QUATRIÈME RÉCIT.
La Chasse aux Trésors.

Une tradition arabe, transmise par les pâtres ou les contrebandiers, a franchi les Pyrénées et s’est conservée dans les pays basques. Les bergers qui conduisent leurs troupeaux le long des gaves de la montagne racontent encore aujourd’hui que, bien avant Jules César, il existait un bronche ou sorcier, qui s’éleva dans les airs sur un dragon qu’il avait soumis, et arriva ainsi au rocher où dormait Debrua, l’esprit du mal. Il l’entoura neuf fois d’une chaîne magique, et l’obligea à lui faire connaître le roi des talismans, qui donne plaisirs, richesse et puissance. Debrua déclara au sorcier que, pour tout obtenir sur terre, il fallait se rendre maître de la mouche jaune de safran, laquelle se montrait tous les soirs dans un port (passage) des Pyrénées qu’il nomma; il l’avertit seulement que, pour la prendre, il fallait tresser une résille avec les trois cheveux les plus près du cerveau et tremper cette résille dans la sueur et dans le sang. Le bronche fit ce qui lui avait été recommandé, et ne tarda pas à voir paraître la mouche jaune de safran. Il la poursuivit sept jours et sept nuits à travers les rocs, les halliers et les torrents, leur laissant autant de lambeaux de ses habits et de sa chair que les brebis, avant la tonte, laissent de flocons de laine aux buissons; enfin, il la vit se poser sur la cabane d’un berger qui était monté dans les pâturages. Il essaya en vain de parvenir jusqu’à elle; tous ses efforts ne purent décider la mouche à reprendre son vol. N’ayant donc plus d’autre ressource et s’étant assuré que personne ne pouvait le voir, il mit le feu à la cabane, et la mouche jaune de safran s’envola. Le bronche la suivit jusqu’à une prairie, où elle alla se poser sur une touffe de fenouil. Comme il ne pouvait s’approcher d’une plante qui fait la guerre aux sorciers, il resta à quelque distance. Alors un jeune berger, qui gardait des chevaux dans la pâture, aperçut la mouche et la prit dans son bonnet. Le bronche, hors de lui, poursuivit l’enfant, le frappa de son bâton et le tua; mais, au moment où il saisissait la mouche jaune de safran, elle lui fit une piqûre qui le rendit triste pour le reste de ses jours. Devenu plus riche que les labinas (fées) des gaves, il tomba dans la même langueur que ceux qui ont été recommandés par leurs ennemis à saint Sequayre[16]; et il mourut lentement comme si l’on eût coupé la mère racine de son cœur.

Les bergers basques ne disent pas ce qu’est devenue, depuis cette époque, la mouche jaune de safran; mais nous la retrouvons partout dans l’histoire du monde. N’est-ce pas elle que cherchaient les millions de combattants qui se précipitèrent sur la société antique, comme une avalanche d’hommes détachés du nord? N’est-ce pas elle encore que croyaient atteindre les hardis compagnons de Pizarre, de Sotto et de Cortez, lorsqu’ils s’enfonçaient au galop de leurs chevaux, dans des régions ignorées où ils fauchaient les nations comme des blés mûrs; elle que voyaient sur la mer nos fabuleux flibustiers dont les blessures et la mort étaient officiellement cotées à cette bourse sanglante de la guerre? N’est-ce pas elle enfin que poursuivent, de nos jours, les pionniers de la Californie et tous les chercheurs de trésors, depuis les orpailleurs du Mexique et les monney-diggers des Bahama jusqu’aux fouilleurs de ruines de nos campagnes? La mouche magique des traditions pyrénéennes n’a point cessé un seul instant et ne cessera jamais d’attirer ici-bas tout ce qu’il y a de sensualités avides, de vagabondes témérités. Quiconque sent en lui la puissante impulsion des désirs inassouvis la cherche des yeux, la poursuit, comme le bronche, à travers les précipices, s’efforce de la saisir dans quelque piége pour lequel il a épuisé son cerveau, sa sueur et son sang, brûle pour l’atteindre la chaumière de l’absent, brise l’existence de l’abandonné, et périt misérablement au milieu de son triomphe, consumé par l’inguérissable fièvre de la satiété.

Et que l’on ne croie pas cette avidité particulière à certains temps ou à certaines races: nous la retrouvons toujours et partout. Si les païens ont la conquête de la toison d’or et du pommier des Hespérides, les hommes du Nord la découverte du sampo, talisman souverain qui procurait toutes les richesses, l’Orient ses anneaux magiques et ses lampes d’Aladin, les chrétiens ont eu la recherche du saint Graal, ce vase divin que le sang du Christ avait rendu fée, et qui assurait à son possesseur l’accomplissement de tous ses désirs. La science elle-même a entendu, dans ses retraites austères, les bourdonnements de la mouche jaune de safran, et elle s’est oubliée, pendant plusieurs siècles, à la recherche du grand œuvre. Aussi loin que la tradition peut remonter enfin, nous trouvons cette soif de la richesse comme une maladie générale, héréditaire; et, c’est à elle qu’il faut attribuer la croyance populaire aux talismans et aux trésors.

Je faisais ces réflexions, tout en suivant la route de Mamers au Mans et me dirigeant vers le bourg de Saint-Cosme. Une butte située près de ce bourg et connue dans l’histoire sous le nom de motte d’Ygé, avait été signalée depuis longtemps dans le pays comme renfermant d’immenses richesses. Les Anglais y avaient bâti, au XIIe siècle, une forteresse où ils avaient tenu garnison jusqu’au traité de Bretigny. Forcés alors de repartir, ils avaient enfoui, dit-on, dans la colline les trésors dont ils n’osaient se charger et qu’ils espéraient reprendre à la prochaine guerre. Cette tradition avait provoqué à plusieurs reprises des recherches dans la motte d’Ygé, devenue mont Jallu. De nouvelles fouilles annoncées par les journaux en 1844 avaient éveillé ma curiosité, et j’étais parti avec le projet de voir une de ces chasses aux trésors. J’avais heureusement dans le Maine, pour me guider et m’instruire, un ami de nos plus charmants écrivains, esprit choisi, mais nonchalant, qui, afin d’éviter la fatigue de se conquérir un nom, avait pris d’avance ses invalides dans une étude d’avoué. Il y suicidait tout doucement sa belle intelligence, sans autre distraction qu’un commerce de lettres assez suivi avec d’anciens compagnons qui riaient, comme lui, tout haut de la vie et s’en attristaient tout bas. Nous partîmes ensemble pour cette Californie du mont Jallu dont il me fit l’historique en chemin.

Le premier indice du dépôt précieux avait été une plaque de cuivre trouvée à la tour de Londres, et sur laquelle se lisaient ces mots: Thesaurus est in monte salutis prope Comum. On en eut sans doute connaissance sous Louis XIII, car le régiment du Maine fut alors employé à fouiller le mont Jallu. En 1755, M. le duc de Chevreuse autorisa de nouvelles recherches aussi infructueuses que les précédentes. Après ces deux échecs, il y eut un long répit. Un parchemin trouvé à Paris en 1825, dans les démolitions d’une vieille église, ramena l’attention sur l’ancienne motte d’Ygé. Il se forma une société par actions qui recommença à bouleverser la fallacieuse montagne et y engloutit son capital. Vers la même époque, les Anglais, qui avaient déjà réclamé au XVIIIe siècle le droit d’y faire des perquisitions, renouvelèrent leur demande par l’entremise de M. de Talleyrand, et adressèrent une pétition à la chambre des députés, qui passa à l’ordre du jour. Enfin le père d’une de nos comédiennes les plus connues, M. Fay, subitement éclairé par les révélations d’une femme de chambre somnambule, acheta du propriétaire le droit de recommencer les fouilles. Les indications du sujet magnétisé étaient si précises, que les recherches eurent cette fois un résultat. Après des travaux qui lui coûtèrent une douzaine de mille francs, M. Fay découvrit cinq deniers et trois clous! Plusieurs dames reprirent après lui son entreprise, et, parmi elles, une parente du plus fécond de nos romanciers, qui espérait retrouver au mont Jallu le trésor du père Grandet. Vinrent ensuite le général polonais Milkieski, Mesdames Herpin, Hersant, et une nouvelle compagnie d’actionnaires. C’était cette dernière qui bouleversait en 1844 le mont Jallu. Comme tous les chercheurs précédents, les nouveaux actionnaires avaient à leurs gages un magnétiseur et son sujet, dont les révélations servaient à diriger les fouilles des ouvriers.

Nous étions arrivés au bas d’une côte où il fallut descendre de nos montures. Les derniers jours de novembre ont une beauté qui leur est propre; ce n’est plus l’énervante mollesse de l’automne, et ce n’est pas encore la rudesse de l’hiver. Nous jetâmes la bride sur le cou de nos chevaux, et, les laissant aller, nous nous mîmes à gravir la montée en causant. Comme nous arrivions à mi-côte, nous aperçûmes un paysan endormi sur le revers de la douve. La réserve de son attitude et le bon ordre de son costume ne permettaient point d’attribuer ce sommeil à l’ivresse. Il était assis plutôt qu’étendu, la tête un peu renversée et appuyée sur un de ses bras. Son chapeau, rabattu sur les yeux, le mettait à l’abri du soleil. Il tenait de la main droite, en guise de bâton, une petite pelle de taupier. Mon compagnon reconnut le dormeur et s’arrêta.

—Vous voyez là, me dit-il en baissant la voix, une des variétés les plus curieuses de nos campagnards. Jean-Marie tient le milieu entre le mire (médecin) et le sorcier; il a des secrets et vend des talismans. On se sert de lui pour guérir certaines maladies, chasser les animaux nuisibles, découvrir les sources. On dit qu’il apprend aux jeunes filles des formules pour attirer les amoureux, et les crédules assurent même qu’il possède l’herbe magique avec laquelle on se transporte partout en désir de femme, c’est-à-dire plus vite que la pensée. Jean-Marie, certain, que le monde vous estime toujours en proportion du pouvoir qu’il vous suppose, n’a garde de les détromper. Aussi est-il consulté par tous nos fermiers, et achète-il, chaque année, quelque lopin de terre avec leur argent. Il se rend aujourd’hui chez des pratiques, car voici près de lui sa trousse à talismans.