—Ses bienfaits sont encore peu apparents, repris je en m’accoudant à la fenêtre, qui était ouverte. Voyez ces ruelles fangeuses, ces maisons lézardées, ces pauvres enfants qui courent nus pieds sur les cailloux du chemin! Je ne connais rien de plus propre à faire mentir les idylles qu’un village de France. Pas d’arbres pour ombrager les seuils, pas une fleur pour égayer les fenêtres, aucun témoignage de cet amour de l’homme pour sa demeure, qui est le premier symptôme du bonheur domestique. Ici, la vie est une halte dans la misère et dans la laideur.
—C’est un côté de l’aspect, dit mon compagnon en riant; mais il y en a un autre comme pour toute chose. Vous connaissez le mot de Mme de Staël, qui entendait faire une remarque pleine de justesse: «Oh! que cela est vrai! s’écria-t-elle, cela est vrai..... comme le contraire!» Nos villages français sont inhabitables sans doute, mais en revanche ils sont presque toujours pittoresques. Si la civilisation y perd, le paysage y gagne, et je connais beaucoup d’artistes qui pensent encore que le monde a été fait surtout pour être peint. Otez-en les maisons croulantes, les rues en zig-zag et les enfants en haillons: ils crieront que l’art est perdu! A leur point de vue, cette place de village est une magnifique étude flamande, et ils donneraient tous les cottages de l’Angleterre pour le seul coin de grange où vous voyez ce chaudronnier ambulant.
Mon regard se tourna vers l’homme que l’avoué me désignait: il se tenait assis presque sous nos fenêtres, à l’entrée d’un appentis en ruine; ses outils étaient dispersés autour d’un grand bassin qu’il venait de réparer pour l’aubergiste, et il se préparait à dîner d’un morceau de pain noir et d’un oignon. Son costume était pauvre et usé; ses cheveux gris, coupés carrément au-dessus de ses sourcils noirs, descendaient des deux côtés d’un visage bistré auquel ils servaient de cadre. Maigre, agile et visiblement endurci par la pauvreté, le chaudronnier avait, dans toute sa personne, quelque chose d’âpre, de persistant qui appelait et retenait l’attention. Nous allions quitter la fenêtre après avoir observé pendant quelques instants son étrange figure, lorsque, tout à coup, nous le vîmes tressaillir, se relever d’un bond, courir vers une ruelle qui s’ouvrait à quelques pas et s’y élancer. Nous cherchâmes en vain des yeux ce qu’il avait pu apercevoir: la ruelle semblait silencieuse et déserte. Le chaudronnier en atteignit l’extrémité, regarda à droite et à gauche, monta sur le mur d’appui d’un petit jardin pour mieux voir, puis revint, d’un air pensif, s’asseoir sous le hangar où nous l’avions remarqué d’abord. En ce moment, l’aubergiste entra. Nous lui demandâmes quel était cet homme.
—Pardine! dit-il, après avoir jeté un regard vers l’appentis, il faudrait le demander au diable! Plusieurs fois j’ai voulu l’interroger; mais, quand on lui parle, c’est comme si on criait dans un puits: rien ne répond. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’on le nomme Claude et plus souvent le Rouleur, parce qu’il court toujours le pays. On est certain de le voir arriver ici toutes les fois qu’on fouille la butte; aussi le regarde-t-on comme un chercheur de trésors. Il paraît même que, l’an dernier, il s’est laissé payer à boire par les gars du Chêne-Vert, et, comme le cidre lui a desserré les dents, il leur a raconté des merveilles.
L’avoué et moi nous échangeâmes un coup-d’œil. La même idée nous était venue en même temps: il fallait faire parler Claude à tout prix. Nous sortîmes sous prétexte de visiter nos chevaux, et, après avoir traversé l’écurie, nous nous approchâmes sans affectation du chaudronnier. Plongé dans une sorte de rêverie chagrine, il ne s’aperçut point de notre approche. Mon compagnon le salua avec cette aisance joviale qui est le privilége de certains caractères; le Rouleur ne répondit point tout de suite, et quelques instants se passèrent avant que la question qui avait, comme un vain bruit, frappé son oreille, parût arriver jusqu’à son esprit: il se retourna alors et rendit le salut avec réserve.
—Eh bien! les affaires vont-elles, mon brave? demanda l’avoué; y a-t-il beaucoup de chaudrons percés dans le pays?
—Monsieur voit qu’il y en a assez pour faire vivre un homme, répondit froidement l’ouvrier.
—Parbleu! vous êtes le premier à qui j’entends faire un pareil aveu, reprit mon compagnon; d’habitude, les rouleurs crient toujours misère.
Claude garda le silence.
Je lui demandai s’il ne trouvait pas bien rude de vivre ainsi, toujours errant par les routes solitaires, subissant tous les caprices du ciel et changeant d’hôte chaque soir.