—Possible, dit tranquillement le paysan, la sapience est le lot des vieux.

—Et du malin. Prenez-y garde, maître Jean; c’est, dit-on, un terrible taupier de chrétiens!

Jean-Marie haussa les épaule, et, prenant un air de tolérance philosophique:

—Bah! dit-il en riant, ce sont les mal rentés en esprit qui lui en veulent d’être trop dégotté[17]. Le diable est comme les pauvres gens; chacun aboie après lui pour faire le bon chien.

Ce n’était pas la première fois que je remarquais dans nos campagnes l’expression de cette étrange sympathie pour l’ange tombé. Que ce soit facilité d’oubli ou naïveté de miséricorde, le peuple a, de tout temps, montré de la tendance à plaindre le coupable qu’il voit atteint par le châtiment. Il semble qu’à ses yeux la souffrance purifie tout, jusqu’à Satan.

Nous marchâmes ainsi assez longtemps agréablement distraits par la causerie du paysan jusqu’au moment où il nous montra, à la gauche du chemin, un amoncellement de terres bouleversées: c’était le mont Jallu.

Lorsque nous y arrivâmes, les ouvriers travaillaient aux fouilles sous la direction d’un contre-maître; mais le magnétiseur et son sujet étaient absents. L’ancienne motte d’Ygé avait été découpée par de profondes tranchées, dont les déblais étaient rejetés à droite et à gauche, et percée de puits destinés à l’épuisement des eaux; elle semblait avoir littéralement changé de place. La foi, comme le dit mon compagnon, avait transporté la montagne. Ces tas de terre jaunâtre et stérile, sur lesquels s’agitaient des travailleurs empressés, offraient un singulier spectacle au milieu des champs fertiles et alors déserts, où la nature préparait en silence ses riches moissons. C’était là comme dans la vie: l’homme abandonnait les biens réels pour courir après des songes.

Nous interrogeâmes vainement le contre-maître sur la direction des travaux et sur les espérances des nouveaux chercheurs de trésors; soit ignorance, soit discrétion, il ne sut rien nous apprendre. Maître Jean nous conseilla de continuer jusqu’à l’auberge de Saint-Cosme, quartier-général des entrepreneurs, où l’on pourrait, selon toute apparence, nous renseigner plus exactement. Nous nous décidâmes à y aller dîner, et, après avoir pris congé du taupier, qui devait quitter là le grand chemin pour s’engager dans la traverse, nous nous remîmes en selle et nous gagnâmes le bourg au galop.

L’arrivée de deux voyageurs bourgeois eût produit dans beaucoup de villages une certaine sensation; mais les habitants de Saint-Cosme étaient blasés sur de pareils événements. Le bruit de nos chevaux n’attira même pas l’aubergiste sur le seuil; il fallut l’appeler. Il vint recevoir la bride de nos montures avec une dignité indifférente. Mon compagnon, qui voulait nous relever dans son opinion, passa à la cuisine, et fit main basse sur tout ce qu’il y avait de présentable dans le garde-manger. L’effet de réaction ne se fit pas attendre. L’hôte, convaincu que des gens qui dînent si bien devaient avoir droit à ses respects, mit le bonnet à la main et nous fit entrer dans un salon où le couvert était mis. Comme les préparatifs culinaires demandaient un peu de temps, il voulut bien, pour adoucir les ennuis de l’attente, nous accorder les agréments de sa conversation. Nous apprîmes par lui que les directeurs des fouilles du mont Jallu devaient arriver dans quelques jours. Il ajouta que, par malheur, il n’y avait point de dames, partant pas de bals, de collations ni de cavalcades. L’aubergiste de St-Cosme ne pouvait perdre le souvenir des fêtes données par les entrepreneuses précédentes, dont il nous parla avec des élans d’admiration et des soupirs de regret. J’en vins à demander quels avaient été les résultats des premières fouilles? Le flot de paroles s’arrêta, et, comme le contre-maître du mont Jallu, notre hôte s’enveloppa dans une prudente discrétion. Je voulus plaisanter les folles espérances des chercheurs d’or; l’aubergiste prit aussitôt l’air d’une vieille prude devant qui on parle d’amour; j’insistai, il rompit l’entretien en prétextant quelques additions à faire au couvert. Je fis remarquer cette singulière réserve à mon compagnon.

—Vous la trouverez, me dit-il, chez tous les habitants du pays auxquels vous parlerez des trésors du mont Jallu. Ils connaissent trop bien les avantages d’une pareille croyance pour aider à l’ébranler. Personne ne tourne en ridicule la montagne qui l’enrichit. Ce qui est d’ailleurs une fiction pour les autres et pour eux une vérité. La motte d’Ygé contient réellement un talisman sans prix: c’est cette ombre de trésor qui attire ici les écus des spéculateurs crédules, comme la fameuse montagne d’aimant des Mille et une nuits attirait autrefois les vaisseaux. Tout compte fait, cette colline a déjà rapporté aux gens de Champaissant et de Saint-Cosme plus de deux cent mille francs. Le moyen de traiter légèrement une pareille voisine!