—Alors à table! m’écriai-je; voici l’hôte qui nous prévient que le dîner est servi, et l’on cause toujours mieux entre la fourchette et le verre.
Le chaudronnier hésita d’abord: soit embarras, soit défiance, il voulut s’excuser; mais nous refusâmes de l’écouter.
—Ah! sang! vous viendrez, s’écria l’avoué; je veux repater et bagouter, comme on dit à l’Huis-André. Marchons, mon vieux, et s’il vous faut de la musique, je vous redirai la romance du seigneur de Saint-Pierre de Moutier à la jolie gardeuse de moutons qui faisait, comme vous, la paquoine:
Dites-moi, ma brunette,
Quel plaisir avez-vous,
Seule, sous la coudrette,
A la merci des loups?
Laissez dessous l’ombrage
Les brebis du village;
Allons, quittez les champs;
Là-bas, vers ces aubrelles,
Vous serez demoiselle
Dans mon château plaisant[19].
Cette bergerie, chantée comme la précédente, avec l’accent des pâtours du Berri, acheva de mettre en joyeuse humeur le chaudronnier, qui nous suivit enfin en riant et prit place à table entre nous deux. Une fois arrivé là, ce ne fut plus le même homme. Les premiers soupçons dissipés, Claude passa, comme tous ceux qui se sont d’abord tenus sur la réserve, de l’extrême contrainte à l’extrême expansion. Les souvenirs du Morvan et le vin de l’aubergiste aidèrent surtout à cette métamorphose. Ce fut le Sésame, ouvre-toi! devant lequel tombèrent tous les verrous qui avaient auparavant fermé les portes de cet esprit. Là où j’avais seulement espéré un conteur, je trouvai un type aussi intéressant que singulier. Les aveux, d’abord entrecoupés de réticences, se complétèrent insensiblement. A chaque couplet de l’avoué, la bonne humeur du Rouleur semblait se transformer en une confiance attendrie. Enfin nous sûmes toute son histoire.
Claude était un pauvre champi, ou enfant trouvé dans les champs. Adopté par un paysan de la montagne, il avait passé ses premières années dans les brandes à garder les brebiailles. Là, accroupi avec les autres petits pâtours, devant un feu de ronces, il avait entendu parler sans cesse de la poule aux œufs d’or qui se cachait dans les traînes avec ses douze poussins et des épargnes enfermées par les fées sous les grandes pierres druidiques. Dès qu’il avait pu comprendre, ces opulentes visions avaient hanté sa pauvreté. Pieds nus et vêtu d’une biaude en lambeaux, il errait dans les friches, insensible à la pluie, au vent, à la froidure; il frappait de sa houlette ferrée les touffes de bruyères, il retournait les pierres moussues, il regardait au jour failli vers les ravines qu’habitaient les fades, espérant toujours qu’un hasard bienfaisant lui apporterait la richesse.
Enveloppé dans ce songe d’or, il atteignit le moment où les fils de son maître, devenus assez grands pour garder le troupeau, le forcèrent à chercher fortune ailleurs. Un chaudronnier nomade s’était offert à le recueillir, et Claude avait parcouru avec lui les campagnes, apprenant son métier tellement quellement, et retrouvant partout cette même histoire de trésors cachés, rêve éternel de la misère qui ne veut point désespérer. Ainsi entretenues, ses impressions d’enfance s’étaient fortifiées, agrandies. Lorsque la mort de son second maître le laissa encore une fois seul, il continua sa vie vagabonde et s’enfonça de plus en plus dans les recherches qui l’avaient préoccupé tout enfant.
Les explications dans lesquelles Claude entra à la suite de ce récit jetaient un singulier jour sur l’espèce de mission qu’il s’était donnée à lui-même. Le Rouleur n’était point le vulgaire quêteur de trésors que j’avais cru d’abord, mais une sorte d’alchimiste populaire qui, à l’exemple des poursuivants du grand œuvre, avaient soumis la recherche des richesses cachées à un art cabalistique. Je fus singulièrement étonné de la force de cerveau qu’il avait fallu à cet homme ignorant pour systématiser les traditions et en faire un corps de science. Ce travail lui avait coûté vingt ans d’enquête, de réflexions et d’essais. Il y avait mis cette patience passionnée des vrais fidèles, dont le courage, loin de se briser aux obstacles, s’y fortifie et s’y aiguise. Voici rapidement l’idée de sa théorie, née de la comparaison des différentes croyances populaires.
Il y avait trois espèces de trésors: ceux qui appartenaient au vilain (c’était le nom que Claude donnait au démon), ceux qui appartenaient à un trépassé, et ceux que gardaient les génies, les fées ou les morts ajournés, c’est-à-dire destinés à une résurrection terrestre. Les premiers comprenaient toutes les richesses enfouies sous la terre et restées cent années sans voir l’œil du ciel; les seconds, celles qu’on avait cachées en égorgeant un être vivant et qui étaient gardées par le fantôme de la victime; les troisièmes enfin, celles que des esprits ou des hommes puissants avaient autrefois entassées dans de mystérieuses retraites. La recherche et la conquête de chacun de ces trésors étaient soumises à différentes conditions. Pour ceux que possédait Satan, il fallait un pacte. On se rendait pour cela dans un carrefour hanté, où l’on évoquait Robert au moyen de certaines conjurations. S’il venait à paraître, il fallait lui adresser aussitôt la parole, sous peine d’être emporté par lui. Les conventions du pacte se réglaient ensuite, et on les signait de son sang.
Quant aux dépôts précieux que gardaient des fantômes, ils étaient en petit nombre et difficiles à enlever. Tout être vivant qui y touchait devait mourir inévitablement dans l’année. Il fallait, pour s’en emparer, plusieurs précautions et certaines formules destinées à relever l’ombre de sa faction forcée et à lui ouvrir la région des âmes.