CINQUIÈME RÉCIT.
La Niole Blanche.
Il en est des races comme des individus; le hasard leur donne parfois, dans l’histoire, un rôle subit auquel rien ne semblait les avoir préparés. Des peuples de laboureurs et de bergers deviennent, par rencontre et sans préparation, des armées héroïques, comme le pâtre du village des Grottes devint un Sixte-Quint. De là des contrastes singuliers entre la physionomie historique d’une population et son aspect réel.
On est surtout frappé de cette observation quand on traverse la Vendée. En touchant cette terre qui dévora cinq armées républicaines, le voyageur s’attend à trouver une race ardente et batailleuse, labourant le fusil en bandoulière, à la manière des Américains de l’ouest; à sa grande surprise, il ne voit qu’une population lente, calme, silencieuse, qui semble, comme les attelages de ses bœufs gigantesques, sommeiller dans sa force et n’aspirer qu’au repos.
Cette physionomie est particulièrement celle des anciens Poitevins, aujourd’hui compris dans le département de la Vendée. Si, vers la plaine, des allures plus vives, une gaieté plus avisée, vous rappellent la finesse matoise de l’Anjou, partout ailleurs vous retrouvez le peuple soumis dont la force est surtout dans sa patience. Il fallut des croyances blessées, l’horreur de l’exil militaire créé par la conscription, le respect voué à leurs nobles et à leurs prêtres, pour entraîner les Vendéens dans cette insurrection qui coûta à la France près de trois cent mille combattants. Leur élan fut terrible comme celui de tous les hommes paisibles violemment arrachés au repos. Ils y apportèrent l’énergie des ardeurs qui se ménagent et des volontés habituellement contenues.
Au reste, si le caractère des populations de la Vendée ne diffère que par des nuances, il en est tout autrement du pays lui-même. Rien de plus varié que ses productions, de plus opposé que ses paysages. Sur le rivage occidental, tout est aride et menaçant; mais remontez au nord, et vous ne trouverez plus que métairies cachées dans la verdure, que clochers pointant dans les feuilles, et chemins creux serpentant sous les coudriers. Là, tous les champs sont enclos de haies vives; au-dessus desquelles s’élèvent des arbres émondés dont les troncs hérissés de branches présentent l’aspect d’un taillis suspendu dans les airs. Les frênes, les ormes, les chênes, les érables mêlent leurs rameaux, et forment un immense rideau de verdure que bordent les touffes jaunâtres du châtaignier sauvage et les blanches étoiles du cerisier. Si, de loin en loin, le bocage s’ouvre pour laisser voir quelques clairières, ce ne sont que des landes couvertes d’ajoncs fleuris ou de bruyères roses. Gagnez la plaine au contraire, et, sur-le-champ, tout feuillage disparaît. En juillet, vous croiriez voir la Beauce avec ses océans de blés qui ondulent et ses villages terreux cuits par le soleil; mais en septembre, après les moissons coupées, c’est une Arabie pétrée, et vous n’apercevrez plus, jusqu’à l’horizon, qu’une immense étendue de grois, terrains livides parsemés de calcaires blanchâtres que l’on prendrait pour des ossements. Cependant ne vous découragez pas de cette aridité, continuez vers le sud, et, en atteignant le Marais, vous verrez encore l’aspect changer. La terre n’y est plus qu’un accident, une œuvre artificielle. La contrée tout entière semble une Venise champêtre, où les moissons ont l’air de mûrir sur pilotis, et les troupeaux de brouter des prairies flottantes. Nous parlons ici du Marais mouillé; quant à la partie connue sous le nom de Petit-Poitou, dont le Flamand Humfroy Bradléi commença le desséchement sous Henri IV, c’est une miniature de la Hollande, avec ses mille canaux d’écoulement, ses booths et ses contre-booths[20].
Je ne connaissais le Marais vendéen que par quelques lignes des Mémoires de Mme de Larochejaquelein, lorsque l’occasion de le visiter me fut offerte. Il s’agissait de s’entendre avec le fils d’un des cabaniers du Petit-Poitou[21] pour l’exploitation d’un étang nouvellement desséché où l’on désirait l’établir. J’écrivis à Guillaume Blaisot pour lui donner rendez-vous à Marans, et, comme je désirais voir les bords de l’Autise et de la Sèvre niortaise, je me rendis directement à Maillezais, d’où je comptais descendre, par eau, vers le lieu désigné à Guillaume dans ma lettre.
J’étais debout sur le seuil de l’auberge, attendant que l’on eût pu me procurer un bateau, lorsque je vis arriver un voyageur, qu’à son petit chapeau de toile et à sa jambe de bois, je reconnus sur-le-champ pour Nivôse Bérard, surnommé Fait-Tout.
Bérard était un de ces industriels équivoques, vivant de métiers sans noms et généralement connus dans nos campagnes sous le nom de coureurs de bois. Notre première rencontre avait eu lieu environ huit jours auparavant dans des circonstances qui méritent d’être racontées.
Je venais de visiter le bassin de ce grand lac qui couvrit autrefois une partie des cantons des Essarts, de Châtonnay, de Sainte-Hermine et de la Châtaigneraye. En côtoyant la rive gauche de la Mère, petite rivière qui traverse la forêt de Vouvant, j’avais atteint la large brèche par où les eaux semblent s’être subitement déchargées dans l’Océan, et à laquelle la tradition a conservé le nom de Déluge. Je m’étais arrêté là, saisi par la sauvage grandeur du paysage. De tous côtés se dressaient des rocs bouleversés, les uns revêtus d’une mousse veloutée, les autres presque cachés sous un manteau de ronces et de chèvrefeuilles. Ici l’eau roulait, en bouillonnant, à travers les schistes verdâtres que brillantait la mica; là, retenue comme dans un cercle magique par des touffes d’aulnes, elle formait des réservoirs sombres que l’on eût crus destinés à quelque divinité mystérieuse. Tel était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d’une feuille desséchée et le froissement de la branche sur laquelle se posait l’oiseau. Par instants seulement, une brise s’engageait dans l’étroite coulée, et tout résonnait comme un orgue. Alors commençaient ces dialogues du feuillage et du vent, du glaïeul et des eaux, qui remplissaient la solitude de chœurs ineffables.
Je m’étais longtemps oublié au milieu des rochers et des bois, écoutant les mélodies de la création entrecoupées par de sublimes silences, et je venais de m’arracher avec effort à cette fascination, lorsqu’en tournant un des fourrés appelés gîtes, je me trouvai tout à coup à l’entrée d’un étroit placis. Il était dessiné par des roches tachetées de lichens jaunâtres; quelques ajoncs sans fleurs et des houx rabougris perçaient çà et là le sol de leur verdure métallique. Au milieu de cette espèce de carrefour se tenait un homme revêtu d’un costume de cuir fauve qui l’enveloppait tout entier, et ne permettait de voir que ses yeux. Devant lui, sur un brasier ardent, bouillait une chaudière dont la vapeur eût suffi pour révéler le contenu, alors même que la terre n’eût point été imbibée de lait fraîchement répandu. L’homme tournait sur lui-même, en regardant à ses pieds avec une attention inquiète. Bientôt je le vis se baisser, saisir une couleuvre, attirée par le parfum du lait, et la jeter dans la chaudière. A ses sifflements furieux, les touffes d’herbe commencèrent à s’agiter vers le pied des rochers, et plusieurs reptiles accoururent. L’homme au vêtement fauve leur écrasait la tête sous son talon, et les plongeait dans un petit tonneau fermé par une soupape. Pendant une de ces évolutions, il tourna la tête de mon côté et m’aperçut.