—Au large! me cria-t-il d’une voix qui retentissait étrangement sous son masque de cuir, ne voyez vous pas que ce sont des vipères?

Je reculai d’un bond, et j’allai me placer à trente pas sur une petite éminence complétement dépouillée, d’où je pouvais suivre les mouvements de ce singulier chasseur. Il recommença à plusieurs reprises ce que je l’avais vu faire, et finit par répandre à terre tout le lait de la chaudière. Enfin, sûr de ne pouvoir attirer aucune nouvelle proie, il cloua la soupape du baril, qu’il suspendit à son épaule par une courroie, prit la bassine, et gagna le pied de la butte où je m’étais réfugié. Ce fut là seulement qu’il se dépouilla de son surtout de cuir.

J’aperçus alors un vieillard à physionomie joviale dont le costume complexe laissait le jugement indécis. Tandis que la forme de sa veste brune aurait pu le faire prendre pour un paysan vendéen, sa jambe de bois et ses cheveux blancs coupés en brosse, contrairement à l’usage, lui donnaient l’apparence d’un soldat, et son chapeau de toile goudronnée rejeté en arrière, celle d’un matelot. Voyant la forte position que j’avais prise pour échapper aux vipères, il se mit à rire:

—Il paraît que Monsieur n’aime pas la vermine à venin, dit-il en meilleur français que celui du pays; à vrai dire, il est plus sûr de piper des merles, et ceci n’est pas un gibier pour des bourgeois.

Je lui demandai ce qu’il voulait en faire.

—Monsieur ne sait donc pas? reprit-il; c’est pour les apothicaires; ça entre dans le remède royal.

—La thériaque! on en fabrique encore? demandai-je.

—Bien petitement! dit le chasseur de vipères; autrefois cette vermine-là me valait un champ d’escourgeon, mais maintenant c’est à peine si j’en vends de quoi m’entretenir de pipes.

—Vous faites donc ce métier depuis longtemps?

—Depuis l’an VI de l’une et indivisible, répliqua-t-il, pas bien longtemps après avoir perdu mon moule de guêtre à Aboukir. Ah! c’était le bon temps pour nous autres! (je ne dis pas par rapport aux venins, qui s’étaient mieux vendus sous l’ancien régime, quand le remède royal guérissait toutes les maladies); mais par compensation il y avait eu tant de morts, que les vivants étaient partout à l’aise. Celui qui voulait un gîte pouvait pousser la première porte qu’il voyait fermée; la moitié des maisons avaient leurs maîtres en paradis. Puis, de s’être acharné si longtemps à la chasse des hommes, ça avait fait profiter le gibier; on prenait les perdrix à la main et les lièvres à coups de bâton! moi, qui vous parle, j’en ai apporté jusqu’à douze, d’une fois, au marché. A cette heure, si vous tuez seulement un loriot sans papier, on vous traite de braconnier, et vous payez l’amende. Il n’y a plus ni liberté ni profit pour les malheureux; allez à droite, allez à gauche, vous trouvez que tout est à quelqu’un. Il y a trop de gens autour du blé qui mûrit, voyez-vous; faudrait un peu de canon pour faire de la place et desserrer les coudes.