Tout cela ne fut point dit d’une haleine, mais à plusieurs fois et souvent interrompu par mes questions. Le chasseur de vipères et moi nous nous dirigions vers Fontenay. Naturellement très communicatif et d’ailleurs excité par l’évidente bonne volonté de son auditeur, mon compagnon m’eut bientôt mis au courant de son histoire. J’appris qu’il s’appelait Nivôse Bérard, mais que la variété de ses industries lui avait valu le surnom de Fait-Tout. Il avait été élevé à l’hospice des Sables-d’Olonnes, d’où il était parti à seize ans pour s’embarquer, comme mousse, sur les escadres de la République. Revenu en Vendée après la pacification, il y avait commencé la vie errante qu’il menait depuis. Autant que j’en pus juger à cette première entrevue, Fait-Tout avait contracté, dans sa courte carrière maritime, certaines habitudes d’esprit fort, démenties par les plus étranges crédulités. La philosophie du gaillard d’avant lui avait ôté ses croyances en lui laissant toutes ses superstitions; il doutait de Dieu, mais non des fades, et, s’il riait de l’enfer, il ne parlait point sans inquiétude des fantômes. Elevé sur les limites de deux mondes, celui de la négation et celui de la foi, il n’avait pris de chacun que les préjugés.

En le retrouvant à Maillezais, je me souvins que, lors de notre rencontre, il m’avait parlé d’une prochaine excursion dans le Marais-mouillé. Il m’expliqua comment il y était principalement attiré par la pêche des sangsues qui avait avantageusement remplacé la chasse aux vipères. Lui-même cherchait une place dans quelque bateau pour descendre vers Marans; enchanté du hasard qui me permettait de faire une ample connaissance avec mon bohémien, j’offris de le prendre dans celui qu’on venait de m’amener.

A peine sorti de Maillezais, nous nous trouvâmes en plein Marais-mouillé. Je ne pouvais me lasser de promener les yeux sur cet étrange spectacle. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’eau paraissait l’objet principal et comme la base du paysage. Çà et là, on voyait des îlots entourés de verdure, c’étaient les mottées. On distinguait les plus grandes à la culture du chanvre et du lin, les plus petites, à celle des frênes et des saules. Ceux-ci, rangés par plates-bandes, comme les légumes de nos jardins, poussaient, les pieds dans l’eau, avec une vigueur furieuse; chaque tronc semblait porter un taillis. De temps en temps, notre barque longeait quelques-unes de ces-forêts de pavas[22] connues sous le nom de roselières, et dont le produit surpasse celui de la terre la plus féconde. Aux tiges de roseaux se balançaient les nids de tire-arraches dont les cris rauques retentissaient de toutes parts. Des milliers de canards domestiques couvraient le Marais. Notre quille effleurait par instants des prairies flottantes de nénuphars. Sur les plus hauts atterrissements s’élevaient des huttes construites comme les ajoupas des sauvages, avec des fascines de roseaux liées par des harts d’osier. Au milieu même de cette espèce de ruche sans cheminée, on voyait briller la flamme du foyer dont la fumée s’échappait par tous les pores de la hutte et l’enveloppait d’un limbe nuageux. C’est là que vivent les huttiers, descendants de ces Colliberts que les vieux chroniqueurs nous représentent comme des idolâtres, adorateurs de la pluie et exerçant leurs brigandages jusque sur les eaux dormantes. Ils cultivent les fèves de marais sur les mottées, nourrissent quelques vaches et élèvent des nuées de canards qu’ils vont vendre, avec le produit de leur pêche, à Maillezais ou à Marans. Mais leur véritable domaine est le Marais-mouillé lui-même. C’est là qu’ils tendent les milliers d’engins dont les canaux sont embarrassés jusqu’à ne pouvoir dégorger leurs eaux. La pêche la plus abondante est celle des anguilles à ventre jaune, appelées pibeaux. Le huttier, toujours dans les marais, ne revient guère chez lui que pour dormir. Quand les inondations d’automne envahissent la hutte, il y fait entrer son bateau, et celui-ci devient l’habitation de la famille entière.

La réputation des huttiers n’est guère meilleure que celle des Colliberts, leurs ancêtres. Les habitants de la plaine les accusent d’avoir une idée confuse du respect que l’on doit à la propriété; mais, à en juger par Fait-Tout, il me sembla que la plaine, sur ce point, ne le cédait guère au Marais. Chaque fois que mon compagnon à jambe de bois apercevait une corde attachée à quelque tronc de saule, il la tirait à lui, amenait une fascine qu’il secouait dans la barque et d’où tombaient des sangsues. Je lui objectai que cette pêche était un larcin fait à ceux qui avaient posé les fascines; mais il haussa les épaules en riant.

—Bah! bah! dit-il, le renard dont on prend la peau ne fait que vous rendre le prix de vos poules! Ce qu’on vole à un huttier est toujours une restitution. Quand je courais les booths avec une balle de mercier, les femmes m’ont gouriné (volé) assez de lacets ferrés et de cents d’épingles; ils ont beau faire le signe de la croix, voyez-vous, ce sont de vrais catholiques de Mouchamp[23].

Jusqu’alors, nous n’avions fait qu’apercevoir en passant les cases de roseaux. J’étais singulièrement curieux de les voir a l’intérieur, et je fis aborder la barque près d’une hutte dont la construction, à en croire l’apparence, devait remonter au commencement du siècle. Le limon dont on s’était servi pour mastiquer les fascines du toit avait fini par le transformer en une sorte de terrasse verdoyante. La joubarbe y fleurissait, et un jeune saule épanouissait vers la cîme ses pousses argentées. La porte était une brèche de forme irrégulière, haute seulement de quatre pieds. Au milieu de la hutte se dressaient deux poteaux réunis par une traverse: c’était le foyer. La fumée, privée d’issue, avait tout recouvert d’une sorte de vitrification noire et brillante. Au fond de la case, trois vaches ruminaient, couchées sur une litière de pavas, et devant leur ratelier pendait une branche de coux-laurier destinée à les préserver des dartres[24].

Tout l’ameublement se bornait à quelques vases de terre grossiers, à un escabeau et à une claie recouverte d’un matelas de mousse. Sur ce lit était étendue une femme malade de la fièvre de consomption que donne l’atmosphère des marais. Elle était seule et grelottait sous une couverture verte. L’une des vaches avançait par instants la tête, fixait un grand œil vague sur le pâle visage de la malade, et l’enveloppait de la vapeur de sa puissante haleine. Fait-Tout s’approcha du lit:

—Eh bien! maraichaine, dit-il, la maladie nous a donc fauché les jambes? Nous ne pouvons plus aller trequegner[25] sur les mottées, et le pauvre homme doit peiner pour deux?

La malade rouvrit les yeux, nous regarda l’un après l’autre, mais ne répondit pas.

—Le maître du logis est sans doute aux filets? demanda de nouveau mon compagnon.