—Le grand Guillaume? dit l’hôtelier, qui me regarda d’un air étrange.

—Connaissez-vous donc quelque raison qui ait pu l’empêcher de venir? demandai-je.

—On ne sait pas les affaires des autres, répondit-il avec hésitation; mais c’est demain marché, et il viendra certainement quelqu’un de chez Blaisot.

Ceci me donna de l’espérance. Averti par ma lettre que j’arrivais le soir, Guillaume avait pu remettre notre entrevue au jour où ses propres affaires l’appelaient à Marans. Je fus seulement frappé de l’espèce d’embarras avec lequel on me parlait du jeune cabanier. Après sa réponse, l’aubergiste avait tourné sur ses talons comme pour éviter une nouvelle question, et Fait-Tout, lui-même, s’était éclipsé. Je remis au lendemain l’éclaircissement de ce mystère.

Marans est aujourd’hui le port d’embarquement de tous les produits de la Vendée; aussi fus-je réveillé, dès le matin, par le bruit et le mouvement du marché. La ville se remplissait de huttiers apportant leur pêche et leur chasse, de cabaniers qui venaient vendre leur laine ou leur chanvre. Je voyais passer de lourds chariots attelés de douze bœufs conduisant aux bateaux les blés de la plaine et les bois de frêne connus sous le nom de Cosses de Marans. J’attendais toujours le grand Guillaume; mais le temps s’écoulait sans que personne parût. Je me décidai enfin à prendre des informations dans les cabarets des faubourgs où avaient coutume de s’arrêter les gens du Petit-Poitou; toutes mes recherches furent inutiles. Dans la dernière auberge, je trouvai Fait-Tout entouré de mariniers et dans l’exercice d’une de ses mille industries. Il traçait sur l’avant-bras d’un jeune paysan un de ces tatouages indélébiles gravés avec une pointe d’acier et colorés par la poudre à canon. L’ancien marin m’appela pour me faire admirer son œuvre, alors presque achevée.

Celle-ci appartenait évidemment à l’école chinoise, non pour la finesse du trait, mais par le laisser-aller de la forme et la naïveté de la perspective. On voyait d’abord une sorte de parallélogramme au pointillé, représentant un autel, au-dessus duquel voletait quelque chose qu’on me dit être deux colombes. A droite se dessinait une croix nimbée; à gauche, une fleur de lis; au-dessous, une tête de mort avec les os en sautoir. Nivôse Bérard me fit admirer chacune de ces illustrations.

—Monsieur voit que tout y est, dit-il; le Fier-Gas n’aurait rien de mieux, fût-il vrai roi de France.

—On peut exiger du bon quand on paie un écu blanc! fit observer, avec une certaine emphase, celui que l’on appelait le Fier-Gas.

—Aussi t’ai-je donné le grand jeu, répliqua l’ancien marin, l’autel d’amour, la religion, la fleur royale et la mort! Qu’est-ce que tu veux de plus? Dans tout le pays, vous ne serez que deux à les avoir, toi et Sauvage, le Bien-Nommé.

—Alors je suis déjà seul, reprit le Fier-Gas, vu qu’à cette heure le Bien-Nommé est sous l’eau.