—Qu’est-ce que tu dis là, s’écria Tout-Fait stupéfait.
—On n’a pas eu son corps, dit le paysan, mais on a trouvé sa niole chavirée, et, depuis, Sauvage n’a plus reparu.
—Comment-donc la chose est-elle arrivée?
—Personne ne peut savoir; seulement, il y en a qui disent que le Bien-Nommé aura rencontré la dame de l’étier (étang).
—Celle qui revient sous forme de fantôme?
—Et qui noue sa chevelure aux nioles pour les attirer au fond.
Quelques-uns des assistants secouèrent la tête, comme s’ils doutaient; mais aucun ne combattit la supposition du Fier-Gas. L’un d’eux seulement fit observer que, depuis quelque temps, il y avait un mauvais sort sur les familles du Petit-Poitou. Ces derniers mots semblèrent rappeler à Fait-Tout mon désappointement de la veille; il me demanda si j’avais enfin vu quelqu’un de chez le cabanier. Je lui racontai mes recherches inutiles, et plusieurs des paysans qui se trouvaient là m’affirmèrent qu’aucun des Blaisot n’avait paru à Marans. Il ne me restait plus d’autre ressource que de me rendre moi-même dans cette partie desséchée du Marais qu’on nomme le Petit-Poitou; mais, privé du compagnon sur lequel j’avais compté et ne connaissant point le pays, j’éprouvais un véritable embarras. Fait-Tout me proposa spontanément de louer un char-à-bancs dans lequel il me conduirait au desséchement. J’acceptai sans balancer; il me demanda une heure pour finir, et je retournai dîner à mon auberge, où je lui donnai rendez-vous.
Je m’aperçus, lorsqu’il arriva, que le peintre ordinaire du Fier-Gas avait trop multiplié les toasts à la glorification de son chef-d’œuvre. Il m’amenait ce qu’il avait trouvé de plus confortable. C’était une petite charrette peinte que traversaient deux planches en guise de bancs. J’y montai sans observation, et nous prîmes le chemin de Chaillé.
Jusqu’alors je n’avais vu que le Marais-mouillé, dès que nous eûmes atteint le booth de Vix, le Marais-desséché commença à se dérouler sous nos yeux. Il occupe tout l’espace compris entre l’Autise et le canal de Fontenelle, remontant jusqu’à la Ceinture des Hollandais, un peu au-dessous de la route qui conduit de Fontenay à Luçon. Commencés, comme nous l’avons dit, par le gentilhomme brabançon, Humfroy Bradléi, ces desséchements furent multipliés par de riches seigneurs, par les Bénédictins et par les Templiers. Des digues défendent les terres contre les eaux, qui sont recueillies dans des contre-booths et conduites vers la mer. De loin en loin, des espèces d’étangs soigneusement enclos reçoivent le trop plein des eaux pendant l’hiver, et deviennent, en été, des réserves pour l’irrigation des prairies. Chaque champ est de plus entouré d’une douve profonde ombragée de frênes et communiquant avec les contre booths. C’est de ce vaste système circulatoire que dépendent la fertilité et l’existence même des marais desséchés. Les propriétaires se réunissent annuellement pour nommer un maître des digues, qui veille aux travaux d’art, un syndic chargé de faire exécuter les délibérations, et un caissier archiviste préposé à la comptabilité et à la garde des titres.
Le sol des desséchements est une glaise bleuâtre, appelée bri, que recouvre une couche limoneuse tellement féconde, que l’usage des engrais est inconnu dans tout le Marais. La mer a autrefois recouvert ces terrains, comme le prouvent les quilles de vaisseaux enfouies dans les champs et les montagnes d’huîtres hautes de quarante-cinq pieds, qui se dressent aux environs de Saint-Michel-en-l’Herm.