Nous étions à la fin du mois de septembre; le soleil couchant illuminait le chaume des sillons, qui, déjà entremêlé d’une herbe courte et verte, s’étendait à droite et à gauche, comme un tapis rayé. Les nuages, chassés par une brise d’est, projetaient à chaque instant, de grandes ombres sur ces espaces lumineux, tandis qu’un brouillard transparent, et pour ainsi dire tamisé, estompait l’horizon. Le desséchement entier était partagé en larges compartiments dont l’eau et le feuillage dessinaient les contours. Çà et là, des laboureurs fendaient péniblement le bri des guérets, au moyen d’une lourde charrue sans avant-train. Les friches étaient couvertes d’innombrables troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons. Fait-Tout m’assura que la plupart de ces troupeaux n’avaient jamais eu d’autre toit que le ciel. Quand les hivers étaient rigoureux et que l’herbe disparaissait, on leur apportait du fourrage à la friche. Mon œil cherchait, parmi ces chevaux galopant librement au milieu des roseaux, le coursier de Mazeppa, «farouche comme le daim des forêts et ayant la vitesse de la pensée;» mais leurs formes lourdes et leur sauvagerie pacifique s’opposaient à toute poétique illusion.

Nous étions arrivés à une chaussée, du haut de laquelle mon compagnon me montra la cabane de Blaisot, bâtie au bord d’un grand canal; de l’autre côté s’élevait celle du Fier-Gas. Le chasseur de vipères avait promis de passer à cette dernière pour avertir que le jeune homme serait retenu à Marans jusqu’au lendemain.

—Je vois justement quelqu’un, ajouta-t-il, qui, pendant ce temps-là, vous conduira chez Jérôme.

Il m’indiquait une friche où j’aperçus un vieillard et un enfant gardant un troupeau de moutons.

Le premier était debout, les épaules couvertes d’une peau de mouton et les deux mains appuyées sur un bâton recourbé. Son regard avait l’expression vague que donne l’habitude de la solitude et des grands espaces; sur ses traits se réflétait un calme intérieur qui leur communiquait une sorte d’épanouissement. Devant lui broutait une brebis tellement gigantesque, qu’on eût pu la prendre pour une de ces petites vaches noires perdues dans les landes de la Bretagne.

—C’est une flandrine, me dit Fait-Tout: on ne peut en avoir plus de quatre ou cinq dans une cabane, à cause de la dépense; mais chacune fournit autant de lait que trois chèvres et plus de laine que trois moutons. C’est la brebis du vieux Jacques, vu que le grand berger a toujours, de droit, la première bête du troupeau.

Le vieillard, qui avait entendu la fin de l’explication, sourit.

—Oui, c’est la Bien-Gagnée, dit-il, et elle ressemble au roi de France, elle ne peut jamais mourir, car, si on la perd, la plus belle la remplace.

—Celle-ci est bien la même que j’ai vue à mon dernier tour, fit observer Bérard.

Le vieux berger abaissa sur la brebis un regard d’affectueuse sollicitude.