—Si Dieu le veut, j’espère bien que tu la retrouveras encore à ton prochain voyage, reprit-il; je tiens à la flandrine, vu qu’elle ne ressemble point aux autres brebiailles; celle-ci sait écouter et comprendre.

Depuis que Jacques parlait, la Bien-Gagnée avait, en effet, relevé la tête; et penchait l’oreille comme si elle eût écouté.

—Veille! veille! dit à demi-voix le vieillard.

A l’instant même, la flandrine bondit de côté, s’élança vers des moutons qui broutaient au penchant du canal, au risque de tomber, et les força à rejoindre le gros du troupeau.

—Comment ayez-vous pu la dresser ainsi à vous obéir? demandai-je tout surpris.

Le grand berger remua la tête d’un air pensif.

—Les ouailles ne demandent qu’à être averties, dit-il: il y a en elles quelque chose du bon Dieu; mais nous le leur-ôtons en voulant les conduire à notre caprice. On oublie toujours, voyez-vous, que le troupeau n’a pas été fait pour le berger, et que c’est le berger qui doit se faire au troupeau.

—Ainsi, pour apprivoiser la flandrine, vous avez surtout étudié son instinct?

—Et cet instinct lui fait voir des choses que les chrétiens ne voient pas, reprit Jacques avec une sorte de ferveur; elle a le don, comme tous les animaux qui se rappellent le paradis terrestre. Aussi, n’ayez souci que la flandrine soit gaie quand il doit arriver un malheur à la cabane; elle sent venir le mauvais sort.

—Alors il n’y a rien à craindre pour aujourd’hui, dit Fait-Tout en riant, car la bête a bon appétit, et Monsieur peut aller chez les Blaisot. Seulement comme il faut que je le quitte ici, vous lui donnerez bien le petit berger pour le conduire.