—Mais vous savez au moins où je pourrai le trouver?
—Nous ne savons rien! reprit le cabanier avec précipitation; ceux qui ont dit le contraire l’ont fait par mauvaiseté. Le grand Guillaume est parti de sa seule volonté; nous n’y sommes pour rien; j’en jurerai par la Vierge et par tous les grands saints!
—Allons, ne reniez pas votre fils parce qu’il n’a pu rester près de nous, interrompit la jeune fille avec une fermeté calme; vous voyez bien que Monsieur ne le demandait que pour son bien.
Je ne pouvais encore comprendre ni la cause du départ de Guillaume, ni l’effroi de son père. Je regardai Loubette, d’un air interrogateur, mais elle prévint de nouvelles questions en m’offrant de me rafraîchir. J’acceptai surtout par curiosité.
Jérôme était allé tirer un pot de cidre qu’il plaça devant moi. La réflexion l’avait un peu enhardi; il revint de lui-même au motif de ma visite. Au nom de maître Le Normand, le notaire qui m’avait recommandé Guillaume, la jeune fille s’approcha et voulut avoir de ses nouvelles. Mes explications achevèrent de dissiper toute défiance; le cabanier mit la nappe, et je vis que l’on s’apprêtait à servir le souper.
J’avais une trop longue expérience des habitudes de nos campagnes pour opposer aucune objection à ces dispositions hospitalières. Je savais qu’en les acceptant, je ne faisais qu’user de mon droit d’étranger, et qu’une sérieuse inquiétude pouvait seule justifier l’espèce d’embarras que j’avais cru remarquer dans l’accueil de mes hôtes. J’espérais d’ailleurs que, s’il fallait définitivement renoncer au fils du cabanier, celui-ci pourrait me désigner quelque autre maraîchain capable de diriger l’exploitation de l’étang desséché.
Pendant ces pourparlers et ces préparatifs, la nuit était venue; mais je m’en étais à peine aperçu: mes yeux, progressivement accoutumés à l’obscurité, continuaient à distinguer les objets dans la pénombre de la cabane. Le feu de pavas, fréquemment ravivé par Loubette, n’y jetait pourtant que des clartés intermittentes qui dansaient le long des solives enfumées et se reflétaient au mur sous mille formes bizarres. Les ténèbres avaient exercé leur influence ordinaire. Nous gardions tous trois le silence, moi sur le banc où j’étais assis, les bras croisés, Jérôme devant la cruche de cidre qu’il vidait à petits coups, Loubette, près du foyer, dont elle contemplait pensivement les lueurs vacillantes. On n’entendait que le grésillement des roseaux et le murmure monotone de l’eau bouillonnant sur l’immense trépied. Par instant, un souffle de vent nocturne, chargé de rumeurs incertaines, arrivait des friches, entrait par mille crevasses invisibles, semblait traverser la cabane et se perdait au loin comme un soupir.
Tout le monde a pu remarquer ces espèces d’influences mélancoliques dont les âmes se trouvent subitement atteintes. Soit action des objets extérieurs, soit dispositions communes et mystérieuses de l’être intérieur, il est des heures où je ne sais quelle contagion de tristesse nous gagne, comme si nous la respirions dans l’air. Quelque chose de semblable agissait sans doute alors sur la Loubette, sur son père et sur moi, car nous demeurions tous trois à la même place, toujours immobiles et silencieux. La flamme continuait à lutter contre l’humidité des roseaux qui se tordaient en gémissant; bientôt elle s’abattit tout à fait, rampa le long des tiges à demi vertes, puis s’évanouit, et l’on eût pu croire le feu éteint sans la frêle spirale de fumée blanchâtre qui continuait à s’élever. Loubette, avertie par la disparition de la lueur qui avait jusqu’alors éclairé l’âtre, repoussa les roseaux vers le centre du brasier, et dit à demi-voix, comme si elle se parlait à elle-même.
—Les pavas pleurent, c’est mauvais signe pour les absents.
—Et ce n’est pas meilleur signe pour les présents, reprit le cabanier, qui me sembla assombri plutôt qu’animé par le cidre; Dieu seul pourrait dire ce qu’il nous garde à tous.