Le grand berger était debout devant l'appentis, contemplant cette forme humaine à jamais immobile qui se dessinait dans l'obscurité. Il tenait des deux mains son chapeau appuyé sur sa poitrine, ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules, et un pli douloureux crispait son front tanné.

—Voilà donc ce qu'on gagne à vieillir! dit-il, en ayant l'air de penser tout haut plutôt que de s'adresser à quelqu'un; ceux qu'on a vu naître sont étendus sur les tréteaux, et la fille de la maison pleure à la porte!

—Dieu essaie notre cœur, vieux Jacques! dit la Loubette, qui laissait échapper quelques larmes.

Le berger remua la tête.

—Oui, dit-il doucement. Je sais qu'on ne peut pas lui demander compte; mais il y a des fois où il est dur de se soumettre!.... Et c'est donc vrai qu'on ne sait pas comment la chose est arrivée?

—On ne sait rien, dit la jeune fille.

Jacques regarda le cadavre quelque temps en silence.

—On dit toujours du bien de ceux qui sont partis pour l'éternité, reprit-il enfin; mais quand celui-ci était vivant, on en parlait déjà comme d'un mort. Où est l'homme qui serait capable, dans tout le Marais, de lui reprocher une mauvaise action ou seulement un mauvais mot? Sa présence riait à tout le monde, et quand il vous avait dit bonjour en passant, on se croyait plus riche.

—Ça n'a pas empêché le malheur de venir, objecta sourdement la Loubette.

—Qui aurait pu penser que le vieux Jacques le mettrait en terre? reprit le berger revenant toujours à son étonnement douloureux; qui l'aurait dit, quand il courait avec mes moutons dans la pâture, quand je lui faisais des sifflets de frêne, quand il me lisait l'histoire de la grande guerre au coin d'un fossé?