Le vieillard s'arrêta. Cette énumération de souvenirs avait fait grandir son émotion, deux petites larmes, les dernières, à ce qu'il semblait, d'une source depuis longtemps tarie, glissèrent lentement le long de ses joues. La Loubette parut très troublée.
—Taisez-vous, vieux Jacques, dit-elle très bas et sans regarder le grand berger, vos paroles sont comme un couteau qui entre dans le cœur; pourquoi rendre la peine plus lourde en rappelant la joie?
—Ce que vous dites, c'est la raison, ma fille, reprit le paysan déjà remis; aussi voilà qui est fini, je ne parlerai plus; seulement vous laisserez bien le grand berger voir une dernière fois le fils de la maison?
Il avait fait un mouvement pour franchir le seuil de l'appentis; la Loubette parut hésiter, et ne se rangea qu'avec une visible répugnance.
—Faites vite, Jacques, dit-elle, ou tout le monde viendra troubler la tranquillité des morts.
Le grand berger entra en se signant. Dans ce moment la flandrine, qui était derrière lui et à laquelle on n'avait point pris garde jusqu'alors, voulut le suivre malgré Loubette.
—Laissez, dit le vieillard en se retournant vers la jeune fille, la Bien-Gagnée a droit de voir son ancien maître.
Et s'adressant à la brebis:
—Comment n'as-tu pas senti le malheur venir sur nous? dit-il avec un ton de tristesse et de reproche; le bon Dieu t'aurait-il retiré ton instinct, ou bien as-tu oublié Guillaume?
La flandrine redressa la tête à ce nom, et regarda le berger avec une intelligence singulière. Le vieux Jacques s'approcha alors du cadavre, souleva le drap mortuaire, et s'adressant à la brebis: