[9] Morgane vient de deux mots celtiques, mor, mer, et gannet, enfanté. C'est par corruption que le nom de Morgane a été transformé en celui de Morgate.
Notre barque, qui obéissait là au moindre mouvement de l'aviron, en fit le tour, et nous arrivâmes au fond de la grotte: elle était terminée par la petite grève que j'avais déjà aperçue et par deux couloirs qui se perdaient sous la montagne. A chaque oscillation du flux, on entendait la vague s'y plonger avec un gémissement sonore. Je demandai à Salaün où conduisaient ces routes mystérieuses.
—C'est ce que pourrait dire la pennérèz de Rozan, répliqua le gabarier; Monsieur doit avoir entendu les fileuses chanter son histoire.
Ce nom fut, pour ma mémoire, tout un réveil: je me rappelai le vieux guerz de Génoffa, dont le drame se dénouait en effet au lieu même où nous nous trouvions arrêtés.—Génoffa habitait, dit le poète breton, le château puissant[10], à l'embouchure de la rivière de Laber. Elle était fille d'un seigneur qui l'avait vu naître et grandir comme la ronce des haies, sans y prendre garde. L'enfant était restée païenne, car aucun prêtre n'avait traversé la rivière depuis que la tour jetait son ombre sur les eaux, et l'île appartenait au démon, le signe saint n'ayant jamais été tracé sur la terre, ni sur les hommes. Génoffa vivait là sans autre dieu que son désir. Montée sur une vache blanche dont les cornes étaient dorées, elle courait à travers les joncs du rivage, le long des landes en fleurs, sur les coteaux alors couverts de chênes, et saisissait les oiseaux au vol dans un filet de soie. Un jour qu'elle allait traverser le carrefour d'un taillis, elle vit venir derrière elle un cavalier qui montait un taureau noir aux cornes argentées. Génoffa sentit un frémissement dans sa chair, et, sans y penser, elle ralentit le pas de sa monture. Alors l'étranger s'approcha et se mit à lui parler avec tant de douceur, que la jeune païenne se sentit transportée dans le monde des fées.
[10] On trouve encore dans l'île de Rozan les ruines du vieux château de Mur ou de Meur, mot qui, en celtique, signifie beaucoup, et exprime l'idée de puissance, comme le prouve le surnom donné au Grallon appelé dans nos ballades Grallon-Mur.
«La vache blanche et le taureau noir allaient côte à côte, si lentement, qu'ils pouvaient brouter les pousses nouvelles aux deux revers du chemin.
»Et le bruit de leurs pas sur les pierres du sentier retentissait dans le cœur de Génoffa comme de la musique.
»Il lui semblait que tous les arbres étaient couronnés de fleurs, que les oiseaux chantaient sous chaque feuille, et que la brise de mer avait l'odeur de l'encens[11].
[11] A veoc'h venn bez'ez camp gand ar cozle-tarv du, etc.
»La dangereuse rencontre se renouvela plusieurs fois; à chaque entrevue, l'enchantement de Génoffa grandissait.
»Si bien qu'elle ne voulait plus que ce que voulait l'étranger.
»Et qu'un soir la vache blanche revint seule au château puissant: sa maîtresse était restée avec le cavalier inconnu.
»Le seigneur de l'île de Rozan se mit aussitôt à leur poursuite à la tête de ses soldats. Tous tenaient une épée nue de la main droite et un poignard dans la gauche, afin d'être prêts à frapper;
»Car le seigneur avait promis de couvrir avec une pièce d'or chaque tache que ferait sur eux le sang de l'étranger.
»Lorsqu'il les vit venir, celui-ci prit Génoffa dans ses bras, monta sur son taureau noir, et s'élança dans la mer, et gagna la grotte merveilleuse.
»Arrivé là, il crut être maître de la jeune fille; mais elle se mit tout à coup à avoir honte et à trembler.
»—Laissez-moi, Spountus[12], dit-elle toute pâle; j'entends ma mère pleurer entre les planches de sa bière.
[12] Spountus, surnom donné au démon: mot à mot l'effroyable.
Avoalc'h, Spountus, émé, droug-livet éné drem, etc.