—C'était une nuit de gros temps, et je n'avais bu que de l'eau de fontaine.

—Où vous trouviez-vous donc?

—Là-bas, à l'ancre, près de la Petite-Roche aux Plumes. C'était dans ma jeunesse; j'avais l'œil bon et l'oreille fine, sans compter qu'il y allait de la liberté, vu que les navires saxons[14] croisaient sans cesse à l'horizon, et que leurs péniches fouillaient toutes les nuits les stations de pêche: c'était miracle de leur échapper; j'avais déjà deux de mes cousins sur les pontons. Aussi un gabier de grande hune n'eût pas fait meilleur garde. Mon regard allait de la mer à la côte, quand tout à coup l'ouverture de la caverne marine s'éclaira, et un trait de flamme partit vers le ciel, d'où il retomba sous forme d'étoiles.

[14] Nom donné aux Anglais par les Bretons.

—C'était un signal!

—Qui fut compris, car bientôt après la pirogue de Judok parut au milieu des récifs et s'enfonça dans la grotte.

—Et vous l'en avez vue ressortir?

—Pas elle, dit Salaün, dont la voix s'altérait à ce souvenir, mais une autre barque telle que les hommes n'en ont jamais construite: elle avait la couleur de l'eau et rasait la vague de si près, qu'on ne pouvait les distinguer l'une de l'autre. Six ombres étaient assises de chaque côté, maniant les avirons qui s'enfonçaient dans la mer sans faire aucun bruit, et, près du gouvernail, un homme rouge se tenait debout. Elle passa comme une rafale! Je la suivis de l'œil jusqu'à l'horizon; mais, au moment où elle disparut, un coup de tonnerre éclata au loin et fit trembler toute la baie. Comprenant alors que Dieu livrait la mer au démon, je levai l'ancre pour regagner la terre.

—De sorte que la terrible apparition n'eut aucune suite?

—Faites excuse, Monsieur; il se leva un vent de sud qui ouvrit pendant trois jours tous les étangs du ciel; les barques de pêche rentrèrent; on fit mauvaise garde dans les forts, et les Saxons en profitèrent pour surprendre le plus petit, dont ils égorgèrent la garnison; vous pouvez encore voir d'ici ses ruines.