L'étude de cette personnalité, d'autant plus facile à déchiffrer qu'elle n'avait pas de recoins, donna un véritable intérêt à la route que nous faisions ensemble. Le garde alsacien prenait rarement l'initiative d'une confidence, mais ne refusait jamais de répondre. Je l'amenai à me raconter ses longues embuscades dans les fourrés pour surprendre les coureurs de bois, ses poursuites sur la piste des braconniers, ses ruses victorieuses ou déjouées, les luttes corps à corps qu'il avait eues à braver, en un mot, tous les incidents de la vie demi-sauvage qu'il menait depuis bientôt vingt années, et dont il avait fait son plaisir après en avoir fait son devoir.
Pendant ces récits, forcément entrecoupés de beaucoup de pauses et de digressions, nous avions franchi la vallée d'Or (Orvault), tantôt suivant la route sinueuse qui ondoie avec la coulée, tantôt coupant au plus court à travers les sentes qui traversent les prairies et s'enfoncent au milieu des châtaigneraies. Après avoir escaladé le bourg bâti au haut des collines, nous avions gagné la grande lande qui remplace l'ancienne forêt de Sautron, où le duc de Bretagne, François II, fit bâtir la chapelle de Bongarand, encore debout, puis côtoyé l'étang de la Barossière, grande flaque immobile et sans ombrage, devant laquelle se dressent, comme des fourches patibulaires, quelques arbres desséchés qu'entourent des volées de corbeaux. Enfin, quittant le chemin direct, j'avais incliné, avec mon compagnon, vers le hameau de la Thébaudière, désireux de visiter la demeure de cette femme célèbre, qui sut, à force de grâce et de bon sens, écrire, sous forme de lettres à sa fille, un livre immortel.
Nous arrivâmes au château du Buron par une avenue de sapins de cent pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Madame de Sévigné appelle les plus vieux bois du monde. Dès 1680, son fils avait fait abattre le dernier bosquet: «Votre frère, écrit-elle à Madame de Grignan, a trouvé l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer et de payer sans s'acquitter. Toujours une soif et un besoin d'argent, en paix comme en guerre: c'est un abîme de je ne sais quoi, car il n'a aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci: toutes ces driades affligées, que je vis hier, tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus où se retirer; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois..... tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur.»
On ne trouve au Buron d'autre souvenir de Madame de Sévigné que quelques lettres autographes et la chambre où elle couchait: c'est une petite pièce écartée, à six pans, ornée de boiseries sculptées, et encore garnie de meubles du XVIIe siècle.
Partis du Buron, nous atteignîmes la lande de Treillères, steppe de près de sept lieues de circonférence, où quelques pousses de chêne et de hêtre, dernières traces des forêts druidiques, percent un tapis de maigres bruyères, puis enfin le bourg de Blain, d'où nous nous dirigeâmes sur la forêt du Gavre, qui, depuis longtemps déjà, dessinait à l'horizon ses sombres contours.
L'entrée en était autrefois gardée par un château dont la possession fut la cause première des plus dramatiques épisodes de notre histoire. Le duc de Bretagne l'ayant donné à Chandos, au préjudice de Clisson qui le sollicitait, celui-ci jura Dieu qu'il n'aurait pas un Anglais pour voisin, et courut brûler la propriété du nouveau seigneur. Le duc se vengea par un guet-apens célèbre dans l'histoire, et auquel Voltaire a emprunté les ressorts dramatiques de sa tragédie d'Adélaïde du Guesclin. Plus tard eut lieu le meurtre du connétable, que Charles VI voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi à la tête de son armée et commença cette longue série de désastres qui faillirent rayer la France du rang des nations.
Je cherchai longtemps en vain la place de ce château, dont le nom éveille un si lugubre retentissement dans le passé. Les tours que s'étaient disputées les seigneurs et les rois les plus puissants de la chrétienté ne forment qu'une imperceptible ondulation de terrain; leurs décombres mêmes ont disparu sous les orties.
Quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des vagues de la forêt, portant des fagots d'ajoncs ou de fougères qu'elles retenaient à l'épaule avec la pointe de la faucille; des enfants couraient pieds nus en poussant devant eux des porcs qui arrivaient de la glandée.
Debout à la porte du cabaret qui sert d'hôtellerie aux rares voyageurs qu'amène le hasard, je contemplais d'un œil curieux l'étrange bourgade. Ses habitants avaient je ne sais quoi de rude et d'effarouché; ils accouraient pour voir les étrangers, et s'enfuyaient dès qu'ils avaient rencontré leurs regards. Leurs chaumières croulantes, leurs habits en lambeaux, leur chevelure hérissée, l'expression un peu dure des physionomies, tout annonçait une pauvreté sauvage, mais rien ne révélait l'ambition du désir. La forêt leur fournit le bois qui les chauffe, l'herbe qui nourrit leurs troupeaux, l'écorce de houx dont ils fabriquent la glu qu'on vient leur acheter de loin; le reste leur manque, et ils n'y songent pas. Par instants, il me semblait voir un de ces campements fixes de Bohêmes arrêtés dans les grandes clairières de la Valachie et vivant, comme les oiseaux, de ce que leur donnent les bois. Cependant, quelle que fût l'indigence de tout ce qui m'entourait, l'heure et le mouvement donnaient au tableau un certain charme agreste. Au milieu de cette fange et de ces haillons, les éclats de rires se répondaient d'une fenêtre à l'autre, quelques chants de jeunes filles s'élevaient çà et là; les vieillards souriaient sur les seuils aux derniers rayons du soleil, et la fumée qui montait des toits de chaume annonçait le repas du soir. A travers cette sauvagerie misérable, on sentait que les paisibles joies de la famille n'étaient point absentes.
Je fus réveillé dès le point du jour par le son prolongé du buccin d'Amérique. Avec un soleil moins voilé de brumes, j'aurais pu me croire au pied de quelque morne des Antilles. J'ouvris ma fenêtre et j'aperçus le vacher du Gavre, qui réunissait les bestiaux du village. On les voyait arriver à l'appel du lambis, dont les intonations monotones étaient égayées par le bruit des sonnettes et des grelots. Tous se dirigeaient vers la forêt, où le droit de pacage, autrefois concédé aux habitants par les vieilles chartes, leur a été conservé. Quelques hommes les suivaient portant sur l'épaule l'étrêpe, faulx recourbée avec laquelle ils coupent dans les bois la litière de leurs étables.