J'avais hâte de prendre le même chemin, et je descendis au rez-de-chaussée. J'y trouvai Moser, qui, en attendant les gardes auxquels il avait fait savoir son arrivée, déjeunait debout avec un verre de vin et un morceau de pain bis.
Je commençais à partager son frugal repas, quand nous vîmes entrer un paysan qui, à notre aspect, s'arrêta sur le seuil, parut hésiter et finit par s'avancer vers la cabaretière, à laquelle il présenta une petite gourde de cuir sans prononcer un seul mot; elle la prit également en silence et se prépara à la remplir d'eau-de-vie. Le paysan attendit, adossé à la table qui servait de comptoir, et les deux mains appuyées sur son bâton de houx. Il était grand, maigre, un peu voûté, mais d'une apparence robuste. Vêtu d'une veste de drap vert très usée, d'un pantalon de berlinge et de souliers à semelles de bois, il portait en bandoulière une poche de toile qui affectait la forme d'un carnier. Son regard, promené autour de lui d'un air d'insouciance, glissa sur nous sans paraître s'arrêter, puis il se mit à siffler en tourmentant de la pointe de son bâton la terre battue qui servait de plancher. Quand l'aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n'en paya point le prix, mais il fit un geste d'intelligence auquel la femme répondit par un signe de tête, gagna la porte et disparut.
—Vous ne connaissez point cet homme? demandai-je à Moser, qui venait, comme moi, de s'approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.
Moser fit un signe négatif et descendit les deux marches de l'entrée afin de voir la direction que prenait l'homme à la veste verte.
—Il va vers la forêt, dit-il au bout d'un instant.
—Où pourrait-il aller? répliquai-je; la forêt est ici le champ commun où tout le monde moissonne.
—Mais tout le monde n'y fait pas la même récolte.
—J'ai trouvé en effet quelque chose de particulier dans la tournure de ce visiteur silencieux.
—Avez-vous remarqué qu'il n'était point chaussé de sabots, mais de galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la même empreinte? Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu'il porte des guêtres de cuir pour se défendre des épines du fourré; leur veste est brune ou bleue; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetière sans les taches de sang qu'on y voit encore, et ses mains seraient celles d'un laboureur, si elles n'avaient point été noircies par la poudre du bassinet.
—Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier?