—De la pire espèce, et je me tromperais fort si ce n'était celui qui dépeuple depuis dix ans la forêt, et qu'on a signalé à l'administration.

—Vous le nommez?....

—Antoine, ou plus communément Bon-Affût.

La cabaretière, qui rangeait ses bouteilles, se retourna à ce mot en tressaillant.

—Vous voyez que j'ai touché juste, dit l'Alsacien, à qui ce mouvement ne put échapper; notre vagabond est en compte-courant avec le Cheval-Blanc, et paiera un de ces jours sa provision d'eau-de-vie en gibier.

Notre hôtesse commençait à protester par un de ces flux de paroles que les paysannes prennent pour des raisonnements, quand l'arrivée d'une jeune boisière vint heureusement l'interrompre.

Ce nom de boisier n'appartient, à vrai dire, qu'aux navreurs de cercles et d'échalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs d'écuelles et de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les clairières, déloge forcément à chaque coupe, et s'établit là où frappe la cognée; mais l'habitude a fait donner le même nom à tous ceux qui vivent des produits forestiers, alors même qu'ils ne travaillent pas le bois de leurs mains. C'était le cas de Michelle, la jeune marchande qui colportait les ustensiles fabriqués au Gavre, dans les foires des villages, où ses façons riantes, sa malicieuse adresse et son inépuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu'à les empêcher de distinguer le hêtre du bouleau.

Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins étaient vides, et retournait aux campements des boisiers pour renouveler son approvisionnement. Cette direction était précisément celle que je désirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection qui ne leur permettait point de me servir de guides: je demandai à Michelle s'il me serait permis de la suivre en profitant de sa compagnie.

—Pourquoi donc pas? dit-elle en riant; la route du roi est ouverte à tout le monde, mêmement que, pour mieux passer les fondrières, Monsieur pourra monter sur une de mes bêtes, à la place des sébilles et des boîtes à sel.

J'acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m'aida à me hisser sur le bât recouvert d'un coussin de paille, et, après avoir échangé un adieu, nous nous séparâmes, lui pour suivre, avec les gardes, le fossé qui enceint la forêt, moi pour la traverser avec Michelle.