Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive humeur. Son oncle lui avait confié la vente des boiseries depuis l'âge de quatorze ans, et, obligée de défendre ses intérêts et sa personne contre tous les accidents d'une vie nomade, la jeune paysanne avait acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis amuse par la nouveauté. A chaque rencontre faite sur le chemin, il y avait échange de confidences ou de railleries, dans lesquelles le dernier mot lui restait toujours.

C'était une grande fille d'environ vingt ans, plutôt leste que jolie, mais dont l'œil noir, le teint coloré, les dents blanches, avaient un certain attrait de vie et de santé. Du reste, la malice chez Michelle n'excluait point la coquetterie; elle se servait d'épigrammes comme d'hameçons pour arrêter les passants et les attirer.

Un d'eux, qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant, reçut ses agaceries avec une majesté officielle, dont je ne pus m'empêcher de rire.

—Ne faites pas attention, dit Michelle qui avait remis sa monture au trot, nous sommes un peu fier, rapport à notre titre d'officier municipal.

Je demandai si c'était vraiment le maire du bourg.

—Qu'est-ce que vous parlez de bourg! s'écria la boisière, d'un air plaisamment scandalisé; heureusement que la chevaline n'est pas de la paroisse, sans quoi ce mot-là l'eût fait ruer! Vous ne savez donc pas qu'en sortant du paradis terrestre, Adam et Ève arrivèrent juste au milieu de cette grande ravine où vous voyez le Gavre, que l'endroit leur parut trop avenant pour aller plus loin, et qu'ils bâtirent là, dans la crotte, la première ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve dans ses paperasses timbrées, et les enfants de cinq ans vous conteront la chose. Aussi méprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et de Plessé, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont toujours passé devant Dieu pour les premiers bourgeois de la création.

Tout en causant, nous avions atteint la forêt, et nous commencions à cheminer sous une jeune vente de chênes. Ce nom de vente est donné aux divisions qui forment les triages de la forêt, au nombre de quatre cents; elles sont soumises à des coupes calculées qui constituent le système d'aménagement.

Après avoir pris une des dix grandes avenues ou rabines qui aboutissent au point central, nous tournâmes par les foulées.

Le feuillage de chêne, qui dominait dans ces longues routes de verdure, était entrecoupé çà et là de merisiers, de trembles et d'alisiers. Au-dessus, des aigrasses ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destinées au vannier.

Le pas des chevaux résonnait à peine sur la mousse; l'air, plus frais et plus léger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait à tout l'être, et me donnait une facilité de vivre jusqu'alors inconnue. En se sentant plus loin des hommes, on se sentait plus près de l'œuvre de Dieu: on en percevait par tous les pores la sève fortifiante, on s'y trouvait plongé. Le silence même de la forêt était traversé par mille souffles mélodieux et animés: ici, c'étaient les roucoulements des tourterelles, les martellements cadencés du pivert, les sifflements des grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes; là, le murmure de l'eau parmi les glaïeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le bourdonnement de l'abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes invisibles; partout enfin le bruit du grand flot de la vie qui vient de Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours.