—Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrétiens, répliqua Bruno, en nous montrant son vase plein de rayons récemment enlevés.
—Et où as-tu picoré ton sucre de chêne?
—Là-bas, vers l'Epine des haies, au creux d'une bourdaine que j'ai enfumée. J'ai encore plus de dix autres endroits où les petites belles se fatiguent à mon intention. L'année sera bonne pour la récolte des douceurs, vu que les lancygnés (sureaux) ont fleuri dru au printemps.
J'interrogeai Bruno sur l'abondance de ces nids d'abeilles, et j'appris qu'on en comptait plusieurs centaines dans la forêt. Le jeune garçon les connaissait presque tous; mais la plupart se trouvaient placés hors de portée, et, pour recueillir le miel, il eût fallu abattre l'arbre, comme le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde.
Le commerce de Bruno était donc peu lucratif, et il avait dû y joindre la quête des magasins d'écureuils où il s'emparait des faînes, des châtaignes et des noix entassées pour leurs provisions d'hiver; il vendait enfin des baguettes de bourdaine aux cagiers, de l'écorce de houx aux fabricants de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques oiseaux d'étang pris au trébuchet. Toutes ces industries de contrebande n'avaient point réussi à le rendre riche, mais semblaient le faire heureux. Toléré par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur avaient apprivoisés, il vivait dans la forêt aussi libre que le pêcheur sur les flots.
Michelle avait d'abord accepté la compagnie de Bruno avec empressement; mais un scrupule subit parut traverser sa pensée, elle ralentit le pas de sa monture et demanda brusquement à Bruno s'il ne s'éloignait pas trop de sa route.
—M'éloigner! dit le jeune garçon, je me rapproche, au contraire.
—Où vas-tu donc?
—Mais, comme vous, jolie Michelle, à la ferme des Louroux.
La boisière le regarda en face.