Bruno eut l'imprudence de rire de cette innocente malice, ce qui parut faire perdre à Michelle tout son sang-froid.
—Si les amoureux sont honnêtes pour moi, c'est que je ne leur fais pas honte, reprit-elle, en jetant un regard expressif sur les pauvres habits de l'orpheline; mais consolez-vous, la Rousse, voici un galant qui n'a point tant de braverie et qui vous cherche. Allons, le beau gars, ouvrez votre barillet et offrez à celle-ci vos friandises de mendiant.
Je voulus m'entremettre pour donner une autre tournure à l'entretien; mais Michelle avait une piqûre au cœur, et, quoi que je pusse dire, elle reprit toujours l'offensive.
Bruno, qui s'était assis près du seuil sur une pierre, écoutait avec impatience. Quant à Louison, elle fut quelque temps sans sentir les coups et riant des sarcasmes de Michelle: elle jouait avec sa colère comme un enfant avec des armes dont il ne se défie pas, mais la boisière finit par trouver le joint du cœur en lui demandant méchamment si les Louroux ne l'habilleraient point de neuf pour la prochaine fête de Plessé. Elle faisait sans doute allusion à quelqu'avanie précédemment infligée à l'orpheline pour son pauvre costume, car je la vis tout à coup rougir et balbutier. Michelle, qui comprit que le coup avait porté, redoubla avec la cruauté d'une femme qui se venge; elle n'épargna à la Louison aucune raillerie sur ses misérables vêtements, énuméra tout ce qui lui manquait, et finit par une description complaisante du nouvel habit que faisait pour elle le tailleur de Niort.
La Louison, qui jusqu'alors avait eu la réplique si libre, écouta tout sans répondre et la tête basse. Evidemment, la cruelle insistance de la boisière, après lui avoir rappelé quelque pénible souvenir, venait d'éveiller ses innocentes coquetteries. Ramenée à ce désir de parure, qui n'est chez la femme qu'une des formes du besoin de plaire, elle était passée presque subitement de son insouciante gaîté à toutes les amertumes de la honte et du souhait sans espoir. Debout près de la porte, elle roulait de son petit pied nu quelques feuilles que le vent avait poussées jusqu'au seuil; des mèches de cheveux couleur d'or bruni voilaient son visage, et une de ses mains arrachait avec distraction la mousse qui veloutait, par taches, le mur auquel elle s'appuyait.
L'arrivée du maître de la Magdeleine coupa heureusement court à l'entretien; l'orpheline en profita pour s'échapper, et, après avoir remercié assez brièvement Michelle, qui continua sa route, j'entrai au logis avec le fermier.
J'étais curieux de connaître les détails d'une exploitation agricole placée dans des circonstances aussi particulières. Le père Louroux m'expliqua et me fit visiter tout ce qui méritait d'être connu.
Ces terres enclavées dans la forêt étaient entourées d'innombrables ennemis contre lesquels il fallait sans cesse les défendre. A chaque instant mon guide me dénonçait quelque fausse trappe creusée sous le gazon pour les loups, et toute semblable à celle où tomba Daphnis quand Chloé vint l'en retirer en «l'aidant du cordon qui nouait ses cheveux.»
Ainsi ramené au souvenir des pastorales de Longus, j'avais précédé le père Louroux de quelques pas, et j'allais franchir une brèche ouverte sur un champ de blé, quand le fermier accourut avec un cri d'épouvante et me montra une faulx cachée sous les ramées, à l'intention des sangliers, très nombreux au Gavre, et qui, en se précipitant par l'ouverture, devaient rencontrer la faulx et s'ouvrir les entrailles.
Ces sortes de piéges, les plus redoutables de tous, étaient aussi les plus multipliés. Cependant ils ne suffisaient point pour garantir les moissons contre la voracité des grogneurs. Le père Louroux m'apprit qu'à l'époque où les froments jaunissaient, tous les gens de la ferme devaient se disperser dans les champs, monter sur des chariots, comme les barbares de la Crimée, et, le fusil à la main, attendre au haut de ces citadelles roulantes l'arrivée des sangliers.