Quant aux loups, ils n'étaient redoutables qu'en hiver; mais alors ils se rassemblaient par troupes et venaient assiéger les étables. Deux ans auparavant, ils avaient failli dévorer la Louison, qui était perdue sans Antoine.

—Et il paraît, dis-je, que depuis tous deux sont restés amis?

Je lui montrai le braconnier et la jeune fille causant intimement au coin de la clairière que nous allions traverser.

—Ah! ah! Bon-Affût est par ici! reprit le fermier, dont la figure s'éclaira; gage qu'il apporte quelque chose à la petite! On ne sait pas ce que c'est que l'attachement de ces endurcis-là, monsieur; ils sont pires que le fer, car la rouille du temps n'y peut rien. Depuis le jour où Antoine a ramassé la pauvre créature parmi les feuilles mortes, il l'a aimée autant à lui seul qu'un père et une mère, et, si elle lui demandait son œil droit, au lieu de refuser, il lui donnerait encore le gauche pour appoint.

L'attitude et l'expression du braconnier ne démentaient point les paroles de Louroux.

Antoine était assis aux pieds de la Louison, accoudé sur ses genoux, où il mangeait un morceau de pain noir, la tête levée vers elle, et les regards plongés dans ses yeux. On eût dit que la table transformait pour lui ce frugal repas en festin, car tous les plis de son rude visage semblaient sourire.

La jeune fille, qui venait sans doute de lui raconter l'humiliation qu'elle avait eu à subir de la Michelle, essuyait encore de temps en temps une larme avec le coin de son tablier, et ne pouvait retenir de petits sanglots qui lui entrecoupaient la voix; mais les paroles du braconnier avaient déjà ramené la gaîté sur ce visage d'enfant, où le rire reparaissait à travers les derniers pleurs, comme le soleil dans un rayon de pluie.

Nous suivions la lisière du bois, cachés par les touffes de houx, et le gazon éteignait le bruit de nos pas: aussi approchions-nous sans être aperçus. La voix du braconnier s'était insensiblement élevée, et je crus distinguer quelques mots dont l'accent étranger m'était bien connu.

—On dirait qu'ils parlent breton? fis-je observer à demi-voix.

—C'est la vérité! reprit le père Louroux, qui se mit instinctivement à mon diapason; le Bon-Affût est né devers les bois de Camore, et, quand il est venu ici, voilà une quinzaine d'années, il avait grande peine à parler comme tout le monde. Aussi a-t-il appris le jargon du bas-pays à sa mignonne Louison, et celle-ci l'a enseigné à Bruno, si bien que, lorsqu'ils sont ensemble, ils font un verbiage que le bon Dieu n'y entendrait rien. Ecoutez plutôt si cela ressemble à une langue faite pour le monde?