—Jamais; ce serait tromper leur confiance! Mais je ne vois pas la verdaude, d'habitude elle est plus alerte.

Il s'était approché de la flaque, et se mit à siffler d'une façon particulière; bientôt un sifflement pareil lui répondit, et la tête triangulaire d'une énorme couleuvre se dressa dans les roseaux; je fis, malgré moi, un mouvement en arrière.

—N'ayez pas de souci, dit Bon-Affût tranquillement, c'est une vieille camarade; elle m'a reconnu, voyez!

La couleuvre était en effet sortie de la rosière; elle nageait vers nous la tête haute, en dardant sa langue fourchue avec de petits sifflements. Les longs replis de son corps verdâtre, marbré de taches sombres, traçaient derrière elle un sillon sur les eaux dormantes; elle s'élança d'un bond vers la rive, et, se lovant sur elle-même, elle arriva à la ceinture du braconnier. Celui-ci étendit le bras; elle s'y enroula vivement, et atteignit ainsi son giron, où je la vis s'enfoncer.

—Monsieur s'étonne de ma confiance, dit Bon-Affût, qui avait remarqué mon expression d'inquiétude et de dégoût; mais ça n'a point de malice, c'est un aspic d'eau. Quand on passe de longues semaines seul dans les bois, voyez vous, on devient moins difficile pour sa compagnie; on est heureux de trouver quelque chose qui vit et qui vous connaît. Aussi, quand je ne puis aller à la Magdeleine causer avec la Louison, et que Bruno est en voyage, je tombe quelquefois dans mes chêtiveries; alors je viens ici pour me distraire, et les bêtes du bon Dieu me font société.

Il ajouta beaucoup de remarques étranges sur les animaux de la forêt. Il s'était composé lui-même une histoire naturelle, mélange de préjugés et d'observation dans lequel il me parut fort difficile de distinguer l'erreur de la vérité. Les fauves avaient été classés par lui en amis ou en ennemis des hommes, et il prétendait reconnaître leur nature selon qu'ils étaient sensibles ou non à la voix humaine; une tradition forestière faisait remonter cette division aux premiers jours du monde. L'homme et le lion se disputaient alors la royauté de la terre; les animaux prirent parti dans la querelle selon leurs inclinations. Tous ceux qui avaient l'esprit ouvert et le cœur soumis se rangèrent du côté d'Adam, tandis que les violents et les stupides se faisaient les défenseurs du lion. L'homme remporta la victoire; mais il fut chassé peu après du pays de délices qu'il habitait, et perdit ainsi la couronne du monde. C'est depuis que les animaux qui l'avaient combattu sont restés les ennemis de ceux qui avaient soutenu sa cause. Malheureusement les hommes de nos jours ont perdu le souvenir du passé, et, comme le traité d'alliance entre leurs pères et les animaux du paradis terrestre a été noyé par le déluge, ils ne se souviennent plus de leur ancienne amitié; mais, quand on la connaît, on n'a qu'à le montrer, et les fauves, qui ont été autrefois les soldats d'Adam, se le rappellent.

Ces explications nous avaient conduits hors du fourré, à l'entrée d'une des grandes rabines. Nous y rencontrâmes Bruno assis au bord de la route, où il dépouillait de leur écorce des branches de bourdaine. En apercevant le braconnier qui débouchait le premier de la passée, il fit un geste d'avertissement qu'il réprima de son mieux en me voyant. Bon-Affût fouilla d'un regard rapide toutes les avenues.

—Eh bien! dit-il en s'arrêtant devant le jeune garçon, qui s'était remis au travail, tu nous prépares donc des paniers, mon mignon.

—Faites excuse, ceci est pour le cagier de Rozet, répliqua Bruno sans lever les yeux.

—C'est s'y prendre tard que de préparer des prisons aux oiselets quand ils ont déjà toutes leurs plumes, objecta le braconnier, et tu n'es guère plus diligent, toi qui attends pour blanchir tes baguettes que le soleil ait un œil fermé.