Ici, la solitude n'invitait pas à l'idylle comme celle que j'avais traversée quelques heures auparavant, mais à la vie hasardeuse et mâle. Animé par l'air plus pur, attiré par les perspectives mobiles et infinies qui s'ouvraient de tous côtés, sentant la marche plus facile sur ces tapis de feuilles en poussière, on arrivait à comprendre l'espèce de délire qui, vers le XIIe siècle, s'empara de la noblesse entière et la poussa dans les forêts au milieu des chevauchées, des aboiements de meutes et des hallalis de veneurs. Alors les bois, pareils à une marée montante, envahirent partout les champs et les villages. En Normandie, un seul gentilhomme fit disparaître trente-deux paroisses pour planter une chasse; au Gavre, le flot de verdure avait également expulsé les hommes: il fallut des lois pour préserver les seigneurs des séductions du couvert.

Je subissais à mon tour et je comprenais ces irrésistibles attirements de la forêt. Plus je me plongeais sous ses ombres mouvantes, plus leur fraîcheur embaumait mon sang, fortifiait mes membres et m'excitait à poursuivre. Je me sentais une vigueur enivrée qui m'eût fait prendre volontiers pour devise le cri de force et de jeunesse adopté par les Byrons d'Angleterre: En avant!

Le braconnier, à qui j'essayai d'expliquer ce que j'éprouvais, m'avoua que hors du couvert il ne respirait jamais qu'à moitié. Fils d'un boisier de Camore, il était né et avait grandi dans la forêt. Les ombrages étaient pour lui ce qu'est la mer pour le matelot; il en aimait le murmure et la couleur, il en connaissait tous les mystères.

Après avoir suivi les sentes quelques instants, il prit sa direction par des ouvertures où les branches brisées indiquaient la passée des sangliers. Nous traversions à vol d'oiseau les fourrés et les brandes. Au milieu de ces mille bouées (bosquets) qui entrecoupent les jeunes ventes de tant d'ombres et d'éclaircies, que l'œil s'égare dans leurs inextricables détours, il marchait tout droit et sans regarder, comme si une mystérieuse attraction lui eût indiqué sa route.

A mesure que nous avancions, les sites devenaient de plus en plus sauvages. Enfin toute trace du travail de l'homme disparut. Nous n'avions plus autour de nous qu'un chaos d'arbres de toutes grandeurs, une bataille de végétation dans laquelle le plus faible se tordait au pied du plus fort, qui l'étranglait de ses replis ou l'asphyxiait sous son ombre. Çà et là, de grands chênes abattus par le temps appuyaient leurs squelettes poudreux aux robustes troncs de leurs successeurs; les arbustes grimpants qui cherchaient le soleil lançaient leurs guirlandes jusqu'aux cimes les plus élevées, couraient de l'une à l'autre, et formaient mille ponts suspendus le long desquels se balançaient les écureuils. Le sol lui-même, autrefois bouleversé par quelque terrible convulsion, était entrecoupé de ravines au bord desquelles surplombaient des rocs hérissés de ronces échevelées.

De loin en loin, il se faisait une ouverture dans ce fouillis de pierres et de verdure; alors apparaissaient des étangs tout brodés de nénuphars. On voyait passer au-dessus de grandes volées de ramiers, tandis que l'alcyon aux couleurs diamantées rasait rapidement les oseraies, et que le héron, immobile sur les rameaux desséchés du saule, penchait la tête vers les eaux dormantes comme un pêcheur patient.

Nous suivions la rive d'un de ces lacs perdus dans la solitude, quand un grand mouvement se fit tout à coup près de nous. Les grenouilles qui croassaient sur les glaïeuls s'élancèrent au fond des eaux, tous les chants s'arrêtèrent dans le feuillage, et les oiseaux descendirent en tournoyant jusqu'au pied des arbres. Au même instant, l'ombre de deux grandes ailes noircit la surface argentée de l'étang, et j'aperçus un aigle de mer qui semblait flotter dans l'azur du ciel. Après avoir plané quelques minutes, l'aigle descendit comme un trait dans le fourré, d'où il ressortit bientôt tenant dans son bec une proie. Je le vis alors voler vers un grand chêne au haut duquel Bon-Affût me montra son nid. Celui-ci était grand comme une de ces cabanes roulantes en usage parmi les bergers, et il semblait surcharger la cime de l'arbre, qu'agitait un continuel balancement. Mon guide m'apprit que les aigles étaient si nombreux dans la forêt, qu'ils étendaient leurs ravages jusqu'aux basses-cours des villages voisins. On eût même dit que les violences de ces suzerains de l'air encourageaient l'audace des moins forts, selon la remarque de Panurge, que «les bonnes aubaines des brigandissimes élèvent partout des brigandeaux.» J'appris, en effet, qu'au Gavre la fable du corbeau qui veut imiter l'aigle n'était point une allégorie, mais une réalité. Ces voleurs de fromages osaient ici s'abattre sur les jeunes agneaux et cherchaient à leur dévorer les yeux.

Nous avions atteint le centre de la solitude, et nous arrivions à un placis au milieu duquel brillait une flaque d'eau si limpide, que le ciel s'y reflétait avec toutes ses lueurs et toutes ses nuées. Arrivé là, le braconnier ralentit le pas en promenant autour de lui des regards plus complaisants, comme un propriétaire qui rentre dans son domaine. Il se mit à répondre à chaque chant d'oiseau par un chant si merveilleusement imité, que l'oiseau trompé descendait de branche en branche et s'arrêtait à quelques pas de nous en penchant la tête pour mieux écouter. Les écureuils accouraient à son cri; les poules d'eau sortaient des touffes de joncs pour venir picorer les graines qu'il semait sur le lac; des lapins qui jouaient sous une touffe de bruyère s'étaient arrêtés et nous regardaient d'un air presqu'effronté. Le braconnier sourit de ma surprise.

—Ce sont mes amis et mes voisins, me dit-il; voilà longtemps que nous vivons sans procès, et, comme on ne vient guère de ce côté, ils n'ont pu apprendre à se méfier.

—Alors vous ne leur tendez jamais de piéges?