—Dieu me damne! ceci est une chose que je voudrais voir! s'écria en riant Moser, qui alla reprendre son fusil posé contre un chêne.
Il s'interrompit tout-à-coup. Une patte de chevreuil était plantée dans le canon même de la carabine!
Le saisissement fut d'abord général. Les boisiers se montrèrent avec une surprise effrayée l'envoi du chasseur maudit qui devait être, selon la tradition, un talisman de malheur; mais après avoir réfléchi un instant, l'Alsacien se frappa le front, et se tournant de mon côté:
—C'est un tour du jeune drôle que vous avez rencontré près du chêne au duc, s'écria-t-il; il était là tout à l'heure; qu'est-il devenu?
Je cherchai Bruno autour de moi; il avait disparu. Le forestier s'informait à tout le monde du chemin qu'il avait pu prendre, quand des femmes qui puisaient de l'eau à l'étang pour éteindre les derniers brasiers accoururent avec la trompe de chasse cachée par le chercheur de miel derrière les touffes de saule. Les boisiers la reconnurent aussitôt pour l'avoir vue aux mains de Bon-Affût.
A ce nom, Moser fut frappé d'un trait de lumière. Les renseignements recueillis depuis son arrivée sur le braconnier ne lui permettaient point de douter que tout ce qui venait d'arriver ne fût son ouvrage. Le chasseur d'abeilles lui servait évidemment de compère; tous deux avaient abusé de la crédulité des gens du couvert en jouant cette comédie du mau-piqueur, et, quand ils s'étaient vus poursuivis, ils avaient mis le feu au taillis, afin de détourner l'attention.
Malgré la vraisemblance de ces explications, les boisiers eussent peut-être continué à douter sans l'arrivée de Michelle, qui, tardivement avertie du brûlis, avait pris les grands sentiers, et ne savait rien de ce qui s'était passé à la clairière. Elle raconta que, vers la petite ravine, elle avait aperçu deux hommes qui lui avaient d'abord fait peur, mais qu'en les laissant approcher, elle avait reconnu Bruno et Bon-Affût, qu'elle les avait appelés, et qu'au lieu de répondre, tous deux s'étaient enfoncés dans les jeunes ventes.
Ceci mit fin aux incertitudes. Il s'éleva un cri de réprobation générale. Honteux d'avoir été pris pour dupes et irrités d'un essai d'incendie qui les exposait à perdre leur gagne-pain, les boisiers s'écrièrent qu'il fallait arrêter les deux maraudeurs.
D'après le rapport de Michelle, ils avaient pris le chemin de la Madeleine: on se partagea en plusieurs bandes qui devaient occuper tous les passages et se rabattre ensemble sur la ferme.
Ne pouvant prévenir les fugitifs, ni empêcher cette battue, je me décidai à ne point quitter le forestier.