La troupe que Moser conduisait prit par le sentier où Bon-Affût et Bruno avaient été aperçus; mais ceux-ci avaient sans doute trop d'avance pour qu'on pût les atteindre; car nous arrivâmes à la Madeleine sans avoir rien rencontré. Bien que la ferme fût close et silencieuse, une raie de lumière dessinée sur le seuil prouvait suffisamment que tout le monde n'y était point endormi; un chien ayant aboyé à notre approche, la lumière disparut. Moser nous arrêta d'un geste en pressant le pas. Presqu'au même instant la porte s'ouvrit, le père Louroux avança la tête pour voir qui venait, et le forestier se trouva brusquement devant lui.
A l'exclamation poussée par le fermier, nous nous rapprochâmes tous ensemble, ce qui le fit reculer et nous permit d'entrer; mais, déconcerté un instant, il se remit vite et demanda ce qui nous amenait.
—D'abord ce vaurien, dit Moser en montrant Bruno assis sur la pierre du foyer, puis un autre qui doit être à la ferme avec lui.
—Qui cela? demanda Louroux d'un air étonné.
—Le braconnier de la Mare-aux-Aspics.
—Bon-Affût? il n'est point ici, comme vous pouvez voir; mais je lui ai parlé pas plus tard qu'hier, même que Monsieur était témoin.
Le forestier ne perdit point son temps à contester, il se mit à fouiller tous les coins de la ferme sans rien découvrir. Le paysan, qui vit son désappointement, jugea l'occasion favorable pour se plaindre d'une visite faite sous cette forme et à pareille heure: il commençait à le prendre de très haut; mais l'Alsacien lui coupa la parole en l'avertissant qu'on connaissait ses rapports avec les braconniers, que la présence du chasseur d'abeilles, reçu au milieu de la nuit, était une confirmation suffisante, et qu'il aurait lui-même à rendre compte de sa part de responsabilité dans le double crime de braconnage et d'incendie. Il raconta ensuite brièvement ce qui avait eu lieu, annonça que toutes les routes étaient surveillées, et reprit sa recherche, suivi cette fois du paysan effrayé, qui était bien vite redescendu de la récrimination à l'humilité, et prenait tous les saints du calendrier à témoin de son innocence.
Le forestier voulut emmener Bruno. En passant devant un des lits refermés dont l'unique chambre de l'habitation des Louroux était garnie, celui-ci murmura quelques mots bretons que je ne pus distinguer; mais à peine eut-il disparu, que le battant du lit glissa doucement dans la coulisse, et, aux premières clartés du jour qui pénétraient par la porte ouverte, je vis la tête charmante de la Louison s'avancer avec une précaution inquiète. Fatigué de ma longue course de nuit à travers la forêt, je m'étais assis dans l'ombre du foyer, où elle ne pouvait me voir. Elle se pencha au bord du lit, regarda encore vers l'entrée, et se laissa couler à terre, elle était pieds nus, coiffée d'un petit bonnet à trois pièces, comme en portent les enfants, et vêtue d'une simple jupe de berlinge. Je la vis s'avancer jusqu'à la porte à pas comptés, regarder au dehors, puis gagner la seconde entrée, qui donnait sur une cour de derrière.
Persuadé qu'elle voulait avertir le braconnier, je la suivis jusqu'au seuil. Comme elle allait traverser la cour, la voix de Moser se fit entendre, et il parut lui-même, continuant ses recherches. La jeune paysanne effrayée fit d'abord un mouvement pour rentrer, puis s'arrêta. Le forestier venait vers elle en compagnie du père Louroux. Michelle causait plus loin très vivement avec Bruno.
—C'est-il donc la naissance d'un nouveau Jésus, notre maître, demanda la Louison en souriant, pour qu'on mène tant de déduit par l'housteau, et qu'on réveille les bergères avant la pointure du jour?