Nous ne pûmes en dire davantage, car les gardes arrivaient. Ils firent signe aux prisonniers, qui allèrent se placer derrière la charrette, et la petite escorte se mit en marche.

En passant, Moser me salua. Il avait sur son visage défait et dans ses yeux enfiévrés une expression de joie farouche. A le voir si faible et si pâle conduire en triomphe ces deux hommes pleins de vigueur, je me rappelai involontairement Richelieu à l'agonie, traînant à sa suite de Thou et Cinq-Mars. Les boisiers regardaient, groupés à l'entrée de l'aire, et Louison, debout sur le petit mur, adressait de loin des signes d'adieu aux prisonniers; mais tout-à-coup elle poussa une exclamation, se retourna vers moi et se rassit en pleurant. La charrette et ceux qui la suivaient venaient de disparaître sous l'ombre des rabines.

Je ne pus arriver à Savenay que le surlendemain; mais je me rendis aussitôt chez le magistrat chargé d'instruire l'affaire de Bruno et du braconnier. Mes explications suffirent pour dissiper tous les soupçons d'incendie et pour faire rendre la liberté au jeune coureur de bois. Quant à son compagnon, il avait trop de vieux comptes à régler avec les forestiers pour que je pusse obtenir son élargissement avant mon départ; mais j'avais heureusement retrouvé à Savenay un ancien condisciple, devenu avoué, qui me promit de surveiller son affaire et de l'assister au besoin. J'appris effectivement, assez longtemps après mon excursion chez les boisiers, que l'avoué de Savenay avait réussi à tirer Bon-Affût de prison au bout de quelques semaines, et qu'il l'avait placé sur le domaine de Carheil, où l'ancien braconnier était devenu le modèle des gardes-chasse. On m'assura même que ce dernier allait se trouver de nouveau réuni au chercheur de miel, récemment gagé comme terrassier-planteur, et qui devait le rejoindre, après la sève d'août, avec la pastoure de la Magdeleine, que les gens du couvert appelaient par avance Louison Bruno.


HUITIÈME RÉCIT.

LA GROAC'H.

J'étais parti de Pontrieux fort tard, prenant un chemin de traverse que j'avais autrefois parcouru et qui, selon mon calcul, devait me permettre d'atteindre Tréguier avant la fin du jour; mais je m'aperçus bientôt que mes souvenirs m'avaient trompé. La nuit me surprit au tiers du voyage, et je commençai à craindre de m'égarer au milieu de ces routes entrelacées que l'obscurité rendait plus difficiles à reconnaître. Pour comble d'embarras, le vent s'éleva et la neige se mit à tomber.

Je venais justement d'atteindre un plateau couvert de bruyères que l'orage balayait sans obstacle et où on eût en vain cherché un abri. Enveloppé dans mon caban de peau de chèvre, la tête basse et le corps penché pour lutter contre le vent, je suivais avec peine le sentier inégal. De quelque côté que mon regard se tournât, il n'apercevait qu'un nuage blanchâtre et mobile qui confondait la terre avec le ciel. Par intervalle pourtant la tempête semblait s'arrêter; le vent se taisait, on entendait retentir au loin des rumeurs de cascade, ou quelques hurlements plaintifs de loups affamés; puis la rafale s'élevait de nouveau, grandissait, grondait, et tout allait se perdre dans un immense rugissement.

J'avais d'abord lutté avec une sorte de plaisir orgueilleux contre ces tourbillons qui se succédaient comme des vagues; mais insensiblement, la fatigue et le froid amortissaient mon ardeur, et je commençai à chercher autour de moi les moyens de me procurer un abri.

Par bonheur, le sentier que j'avais suivi jusqu'alors ne tarda point à descendre et à s'enfoncer dans une gorge étroite. Quelques arbres dépouillés montrèrent, devant moi, leurs silhouettes confuses, et, à mesure que je m'en approchais, l'orage semblait s'éloigner. Enfin, je me trouvai à l'entrée d'une coulée où ses sifflements assourdis par les montagnes n'arrivaient plus que comme un écho, et où la neige tombait moins pressée.