—Tu n'as point vu de capitaine anglais, lui dis-je; on ne t'a point dit que le Saint-Pierre avait fait naufrage; tu mens, méchante groac'h.

A ce nom, par lequel on désigne en Bretagne la pire espèce des sorcières, les yeux de la mendiante étincelèrent et elle se redressa avec un grondement sauvage.

—Ah! oui dà, s'écria-t-elle en frappant du pied contre l'âtre..... Ah! c'est comme cela que le gentilhomme parle à la vieille Anaïk! je mens, je suis ivre! eh bien! que les femmes d'ici consultent les avertissements! qu'elles écoutent si l'eau de la mer ne tombe pas goutte à goutte au pied de leur lit; que celles qui ont cassé le pain blanc des Rois regardent si la part de l'absent ne s'est point gâtée[22].... Ah! Timor est une Groac'h..... C'est bon, c'est bon! Dieu répondra au gentilhomme et aux femmes de Loc-Evar; Dieu a des intersignes, et les noyés sauront parler....

[22] Présages qui, aux yeux des Bretons, annoncent la mort des absents.

—Ecoutez, interrompit Dinah, qui s'était levée pâle et les traits bouleversés.

Nous prêtâmes l'oreille, un chant venait de s'élever à travers les éclats de la tempête.

Il devint bientôt plus distinct, plus rapproché, et, le vent ayant fait une pause, nous pûmes distinguer des voix qui répétaient le Cantique des âmes.

«Frères, parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous, secourez-nous, au nom de Dieu, s'il est encore de la pitié dans le monde.

»Tous ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps oubliés; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié délaissés.

»Vous reposez là mollement; les pauvres âmes sont bien mal; vous dormez d'un profond sommeil, les pauvres âmes veillent dans la souffrance.

»Nous sommes dans les flammes et l'angoisse; feu sur nos têtes, feu sous nos pieds; flammes en haut, flammes en bas; priez pour les âmes[23]

[23] Voir les Derniers Bretons et le Barzas-Breis, où se trouve ce chant.

Dès les premiers vers de ce chant lugubre, toutes les femmes s'étaient levées dans une inexprimable angoisse; moi-même, frappé de cette espèce de réponse à l'appel de Timor, j'étais demeuré immobile et comme fasciné; mais en entendant les voix s'éloigner, je m'élançai vers la porte de la cabane, et je fis quelques pas au dehors. Aussi loin que mon œil put percer la nuit le val était désert, la neige continuait à tomber en silence, et l'ouragan à rugir sur la montagne.