—Seulement, reprit-il avec une sorte d’hésitation, je vous donnerai un conseil. Il est important que M. Darcy connaisse exactement ce que vous éprouvez, et quel a été le traitement suivi.

—Sans doute, et je lui dirai...

—Non! interrompit vivement M. Vorel; les malades s’interrogent mal; ils donnent de fausses indications, ils rapportent inexactement les médications employées, et il peut en résulter, pour le médecin qui arrive, de fausses impressions.

—Vous pensez?

—J’en suis sûr; je parle dans votre intérêt, ma sœur, et si vous m’en croyez, vous ne donnerez pas de préjugés à M. Darcy; vous me laisserez lui répondre...

—En vérité, c’est me tirer d’un grand embarras, répondit la baronne en souriant, car le plus souvent je ne sais comment définir ce que j’éprouve, et vos formules sont toujours pour moi des énigmes.

—Alors, vous promettez de me renvoyer le docteur pour toutes les explications?

—C’est convenu.

Le visage de M. Vorel reprit son expression souriante, et il continua quelque temps l’entretien sur un ton amical; enfin, il se leva, prit congé de la malade, embrassa l’enfant, et, après avoir fait à la nourrice quelques recommandations pleines de sollicitude, il se dirigea vers l’auberge où il avait laissé son cheval.

Tant qu’il se trouva en vue de la baronne qui l’avait reconduit jusque sur le seuil de la petite porte du parterre, il marcha du pas égal et paisible qui lui était ordinaire; mais, lorsqu’il eut tourné la rue et qu’il se trouva loin de tous les regards, sur la route déserte, sa marche devint insensiblement plus rapide. Le sourire qui donnait à son visage une sorte d’épanouissement mécanique s’effaça, et ses traits détendus reprirent cette forme aiguë et cette apparence fauve dont nous avons déjà parlé. Levant la cravache qu’il tenait à la main, il se mit à abattre, en passant, les jeunes pousses de troënes qui bordaient le chemin, comme s’il eût senti le besoin de décharger sur quelque chose une secrète colère. Mais cette espèce d’emportement muet fut de courte durée; il ne tarda pas à laisser retomber sa cravache, à baisser la tête et à ralentir le pas. La réflexion était évidemment venue, et, après s’être indigné de quelque désappointement inattendu, il cherchait le moyen d’en tirer parti.