On eût pu seulement défier l’observateur le plus habile de deviner la nature ou l’objet de sa préoccupation. Tous ses mouvements avaient repris cette apparence terne et calme qui laissait, pour ainsi dire, glisser le regard; son visage n’offrait à l’étude qu’une espèce de masque en terre cuite, sec, anguleux, inerte, sur lequel ses yeux, masqués par des lunettes bleues, semblaient deux taches miroitantes et sombres qui ne reflétaient rien.
Il atteignit ainsi l’auberge de la Femme-sans-Tête, où il avait l’habitude de mettre son cheval lorsqu’il venait voir la baronne. Arrivé là, il sortit de sa rêverie, et ses traits, comme s’ils eussent été touchés par un ressort intérieur, retrouvèrent instantanément leur crispation souriante.
L’auberge de la Femme-sans-Tête était une de ces hôtelleries équivoques recommandées seulement par leur position à l’entrée de la ville, et presque exclusivement fréquentées par les porte-balles, les rouliers et les bateleurs, race voyageuse qui vit sur la grande route, s’arrête où elle peut, et s’embarrasse médiocrement de l’apparence du gîte ou du choix de la compagnie.
La présence de M. Vorel dans un pareil bouge pouvait étonner au premier abord; mais l’hôtellier, le père Blanchet, était un de ses anciens clients, parti de Bourgueil sans avoir soldé un long mémoire de maladie, et le docteur, qui aimait l’ordre par-dessus tout, avait pensé qu’en choisissant son auberge il pourrait obtenir, en son et en avoine, l’équivalent des consultations qu’il n’avait pu se faire payer autrement.
Cet avantage compensait largement pour lui les désagréments d’un gîte où il s’arrêtait d’ailleurs peu de temps.
Lorsqu’il arriva à la Femme-sans-Tête, il ordonna de préparer son cheval, et, voulant continuer à réfléchir en l’attendant, il évita la salle commune, où retentissaient les cris des buveurs, et gagna le jardin placé derrière l’auberge.
La nuit était venue, et, bien qu’il n’y eût point de brouillard visible, aucune étoile ne se montrait au ciel. M. Vorel suivit la grande allée du jardin, presque effacée par l’herbe, et arriva à une treille dont la charpente brisée laissait pendre des vignes maigres et échevelées. Immédiatement au-dessus, se trouvait une croisée appartenant à la pièce la plus écartée de l’auberge. Alors ouverte et éclairée, elle laissait voir trois hommes assis autour d’une table, et qui achevaient de souper.
Bien que le bruit de leurs voix animées arrivât, par instant, jusqu’à la tonnelle, le médecin, tout entier à sa méditation, ne parut point y prendre garde et s’assit sur un banc placé sous la fenêtre.
Nous le laisserons là, livré à ses réflexions, pour introduire le lecteur dans la chambre même où soupaient alors les trois voyageurs.