A en juger par l’unique plat posé au milieu d’une table sans nappe, le repas que venaient de faire les trois convives avait été des plus modestes: une bouteille d’eau-de-vie presque achevée en formait le seul luxe. Un des côtés de la fenêtre était occupé par un homme encore jeune, petit, barbu, pâle et vêtu d’un bourgeron presque neuf. Il avait la bouteille à sa droite et versait seul à boire, privilége qui le signalait évidemment pour l’amphitryon. Son coude gauche était appuyé sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau à lame forte et longue, avec lequel il s’amusait à agrandir les fissures du bois vermoulu. Toute sa personne avait une expression chétive, vicieuse et farouche qui se retrouvait également dans le voyageur assis devant lui, mais sous des formes différentes et avec d’autres nuances.

Celui-ci, d’une taille démesurée, était d’une telle maigreur, que les saillies de ses os avaient laissé leurs traces sur la redingote râpée qui le serrait. Sa chevelure, d’un blond fade, encadrait un de ces visages sans largeur, et, pour ainsi dire, coupants, qui, de quelque côté qu’on les regarde, ne semblent présenter qu’un profil. Il avait, près de lui, un énorme havresac où se trouvaient confondus des peaux de lapin, des débris de porcelaine dorée, des faux bijoux brisés, des vêtements d’homme et de femme en lambeaux, témoignages parlants d’une monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l’origine hébraïque. Le grand homme maigre était effectivement Juif, et, de plus, Alsacien, comme le prouvait clairement son accentuation tudesque.

Quant au troisième convive, placé au bout de la table, sa physionomie était moins tranchée. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un air plutôt hardi que féroce. Son costume et son teint bruni par le soleil, pouvaient même le faire prendre, au premier aspect, pour un paysan; mais, en regardant de plus près, sa taille souple, ses mouvements prompts, ses mains étroites et sans callosités ne permettaient point de le croire habituellement livré aux travaux rustiques. Tout en lui annonçait plutôt l’aventurier. Ses traits avaient une expression ouverte et insouciante, qui, sans être de la pureté, n’étaient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de brutalité naïve qui pouvait mettre en garde contre les actes de l’homme, sans qu’il inspirât pour cela de la haine ni du dégoût. Évidemment le hasard et l’ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui ne semblait point irrévocable.

Au moment où commence notre récit, il venait de vider son verre qu’il tendit de nouveau à son voisin en frappant sur la table et en criant:

—A boire, Parisien!

Le petit homme barbu se retourna lentement.

—Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait avoir l’habitude, on voit qu’il y a longtemps que tu n’as goûté à l’eau-d’aff; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco.

—Quand on a eu faim, l’estomac a besoin de se refaire, répondit laconiquement le Rageur.

—Toi affoir donc été dans une crande teppine? demanda le Juif.

—Dans une débine à manger des glands, Alsacien.