—Attendez, lui dit-il brusquement.
Et s’avançant vers Marquier, qui venait de remettre Lucifer à un domestique, il passa un bras sous le sien, et le conduisit à l’écart, près d’un appenti servant de bûcher.
Leur conversation se prolongea assez longtemps à voix basse. Aux premiers mots prononcés par Arthur, le banquier avait paru se récrier et se défendre; mais une nouvelle confidence sembla l’apaiser subitement; il y eut entre lui et de Luxeuil un échange d’explications rapides, à la suite desquelles Marquier, convaincu, ordonna à l’huissier de le suivre, pour recevoir le paiement de ses billets, tandis qu’Arthur rentrait à l’hôtel.
A peine tous deux eurent-il disparu, qu’un homme en pantalon de velours olive, les bras nus et la scie à la main, se montra à la porte du bûcher: c’était Marc, le paysan de la Forge des-Trois-Buttes, et le dépositaire du fragment d’anneau remis par la baronne! il avait vu tout ce qui venait de se passer, et, parmi les paroles échangées entre de Luxeuil et le banquier, il avait distingué le nom d’Honorine!
Il s’arrêta d’abord près du seuil, paraissant hésiter sur ce qu’il devait faire, réfléchit quelques instants, puis, comme frappé d’un trait de lumière, il déposa précipitamment la scie qu’il tenait, reprit sa casquette de cuir, sa veste de commissionnaire, traversa la cour de l’hôtel, et se dirigea rapidement vers la rue des Morts.
XII.
Une maison de la rue des Morts.
Quiconque a étudié les quartiers populaires de Paris, a nécessairement remarqué le rapport frappant qui existe entre l’aspect extérieur de chacun d’eux et la nature de ses habitants. Il y a un proverbe arabe qui dit que si l’on donnait une enveloppe de colimaçon à la tortue, elle y trouverait place pour ses quatre pattes. Or, ce qui n’est qu’une supposition pour l’animal amphibie est la réalité même pour l’homme. Telle est en effet sa puissance d’appropriation qu’il finit par modifier tout ce qui l’environne, selon ses habitudes et ses goûts. Aussi y a-t-il pour qui regarde bien, dans la situation d’un quartier, dans la physionomie de ses constructions, dans la nature de ses boutiques, dans le choix des marchandises, mille révélations qui ne peuvent tromper. On devine les instincts de la population en voyant quels sont ses besoins.
La communauté même de misères ne peut effacer ces marques distinctives: il y a souvent, entre deux quartiers également pauvres, des contrastes visibles pour l’œil le moins attentif. Comparez, par exemple, la Cité à Saint-Martin-des-Champs. Des deux côtés vous trouverez même indigence, même abandon, et, cependant, quelle différence! les maisons de la Cité à entrées obscures, à fenêtres toujours fermées, entassées l’une sur l’autre, semblent n’avoir d’autre but que de dérober leurs habitants à la clarté du jour; ce sont moins des demeures que des repaires. Là, les rues étroites ne sont bordées que de rogomistes à demi-cachés, de tabagies aux vitres dépolies, de gargotiers sans enseignes, de débits de tabac tenus par des hommes et de cabinets de lecture dont les volets garnis d’affiches illustrées ne présentent que scènes de meurtre et images de mort. Aucun bruit de métier annonçant le travail; nul roulement de charrette prouvant l’activité des transactions commerciales; point d’enfants sur les seuils! Mais, partout des hommes inoccupés qui se croisent ou s’accostent, des femmes en haillons élégants groupés devant les comptoirs des marchands de consolation, et, de temps en temps, un fiacre soigneusement fermé qui rase une des portes obscures, s’arrête un instant, puis repart, sans que l’on puisse dire s’il a pris ou laissé quelqu’un.
Mais c’est surtout la nuit que la Cité prend un aspect sinistre. La plupart des boutiques fermées dès huit heures laissent les rues sans autre clarté que celle des réverbères, que le vent balance et fait crier. De loin en loin seulement, quelques lanternes de marchands de vin ou de tabac brillent sourdement au milieu du brouillard nocturne, tandis que dans chaque enfoncement obscur se montre, comme un fantôme, quelque femme parée de haillons, qui vous appelle d’une voix rauque, ou quelque homme à l’affût, qui semble attendre une proie, le dos appuyé au mur et les deux mains sous son bourgeron.
A Saint-Martin-des-Champs, rien de tout cela! les rues sont larges, les maisons inondées de lumière, les seuils couverts d’enfants qui jouent et s’appellent. Aux fenêtres ouvertes sèche la lessive de chaque ménage, témoignage d’ordre et d’économie autant que de pauvreté. Sous chaque haillon blanchi grimpe la capucine veloutée, le volubilis aux teintes irisées, et le pois de senteur. Des chants se mêlent au bruit des marteaux; les femmes entourent les laitières, entrent chez le fruitier, ou reviennent des fontaines. C’est toujours la pauvreté, sans doute, mais courageuse et sans honte; c’est la pauvreté qui se montre, parce qu’elle n’a rien à se reprocher, et qu’elle n’a perdu aucun des instincts humains; la pauvreté aimant le soleil, les fleurs et les enfants! A la Cité vous trouviez les vices créés ou mal combattus par une société égoïste; à Saint-Martin-des-Champs ce ne sont que les besoins qu’elle néglige de satisfaire, et les souffrances qu’elle oublie de soulager. Là on a un égout que l’on pourrait tarir, ici un champ de blé que l’on ne veut pas bien cultiver; mais, tels qu’ils sont, l’égout répand ses influences malfaisantes et communique la mort, tandis que le champ de blé produit sa moisson!