Or, dans ce quartier de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons essayé de donner une idée, se trouve une rue peu connue, quoiqu’elle relie à leur extrémité les faubourgs Saint-Martin et du Temple; c’est la rue des Morts. Malgré son nom lugubre, la rue des Morts n’a rien de triste, et ses maisons d’ouvriers peuvent même être citées parmi les moins mal entretenues et les mieux aérées. Une d’elles surtout se faisait remarquer à l’époque où se passent les événements rapportés dans notre récit. Elle ne se composait que de deux étages, et avait pour entrée une porte cochère dont l’élégance eût fait croire à une habitation bourgeoise plutôt qu’à une demeure d’ouvriers. Telle n’avait point été non plus sa destination primitive; mais le maître-maçon qui l’avait construite ne trouvant pas des locataires comme il faut, s’était décidé à en faire, selon son expression, un couvent de gueux. Se réservant le rez-de-chaussée, à côté duquel s’étendait un assez vaste chantier, il avait loué le reste, par pièces séparées, à de pauvres diables qui devaient lui payer leur loyer par semaines, et auxquels il n’accordait jamais le moindre répit; car maître Laurent, comme beaucoup d’ouvriers parvenus, se montrait impitoyable pour ceux qui avaient été moins heureux que lui. Favorisé par une santé de fer et par cette activité persistante qui réussit plus sûrement qu’une large intelligence, il était devenu successivement tâcheron, puis maître, puis entrepreneur, et avait fini par s’enrichir. Aussi, fort de sa réussite, s’en armait-il sans cesse contre ses anciens compagnons. A toutes les plaintes, il ne répondait qu’une seule chose:

—Fais comme moi!

C’était le raisonnement de la grenouille échappant à l’épervier en plongeant dans les eaux et criant au roitelet de l’imiter; mais maître Laurent n’en était point encore à savoir que dans ce partage des professions dont notre société laisse le soin au hasard, l’aptitude et la réussite ne peuvent être un fait volontaire, mais une rare exception.

Quoi qu’il en soit, l’exigence du maître-maçon avait eu pour résultat de le débarrasser de tous les mauvais payeurs qui avaient été successivement remplacés par des gens tranquilles et rangés dont le loyer ne se faisait jamais attendre. Ce corps de locataires d’élite, comme les appelait maître Laurent qui, en sa qualité de sergent dans la garde nationale, affectionnait les images militaires, avait pour vaguemestre et pour fourrier le sieur Brousmiche, dit la Montagne, petit bossu qui remplissait dans la maison les fonctions de portier.

Condamné au ridicule par son infirmité, Brousmiche avait pris la vie du côté de la résignation: il eût été difficile de trouver un caractère plus inoffensif et plus conciliant. Comme, d’après son propre dire, aucune femme n’avait jamais pu le regarder sans rire, il s’était résigné au célibat, et avait concentré toutes ses affections sur un chat et un chardonneret, Lolo et Fanfan, qui lui tenaient lieu de famille.

Malheureusement, tous ses efforts pour établir une amitié fraternelle entre ses deux protégés avaient été jusqu’alors inutiles, et il voyait avec douleur se renouveler sous ses yeux l’histoire d’Abel et de Caïn. Plusieurs fois déjà, l’Abel emplumé avait failli tomber sous les griffes du fratricide, et Brousmiche venait de prévenir un nouvel acte de ce genre, lorsqu’une jeune femme en bonnet et enveloppée d’un tartan, entra dans la loge, un carton à la main.

Elle trouva le bossu debout devant son chat auquel il adressait les reproches les plus pathétiques sur son nouvel attentat.

—Comment, s’écria la jeune femme, qui s’était arrêtée à la porte, ce monstre de Lolo a encore voulu plumer le chardonneret?

—Ne m’en parlez pas, madame Charles, dit le bossu, en portant la main à sa calotte grecque, par une habitude machinale de politesse; le malheureux me fera mourir de chagrin.

—Mais il faut le battre, dit la grisette en s’approchant du matou, comme si elle eût voulu joindre l’exemple au conseil.