—Non, non, reprit la jeune fille, chez qui la bonté combattait l’impatience, d’ici je puis écouter si l’on frappe à ma porte, et, en attendant, je vous tiendrai compagnie comme d’habitude... Vous m’avez répété bien des fois que vous mangiez de meilleur appétit quand vous n’étiez pas seul...
—Bonne fille! murmura M. Michel, comme s’il se parlait à lui-même; ah! quel malheur qu’elle n’est pas née un siècle plus tard!
—Pourquoi cela, monsieur Michel? demanda Françoise en souriant.
—Pour bien des choses, mon enfant, reprit le vieillard; avant un siècle, il se sera accompli dans le monde, s’il plaît à Dieu et au bon sens des hommes, de grands changements!
—Qu’est-ce que cela pourrait me faire à moi, pauvre fille? demanda la fleuriste.
—D’abord il n’y aura plus alors de pauvres filles, reprit M. Michel, si ce n’est celles à qui la nature aura refusé la santé, la bonne humeur et la beauté... Encore tâchera-t-on de les dédommager par tout ce qui peut se donner; mais les créatures douées comme vous de ce qui fait la richesse et la joie des hommes seront les reines du monde!
—Ah! grand Dieu! je ne voudrais pas être reine, interrompit Françoise, il y a trop de chagrins et d’ennuis...
—La royauté dont je parle n’aura rien de commun avec celle que nous connaissons, chère enfant, reprit le vieillard; ce sera une supériorité spontanée, librement reconnue, et à laquelle pourra prétendre quiconque servira le genre humain. Elle ressemble à la royauté du cheval parmi les animaux domestiques, ou de la rose parmi les fleurs; loin de la contester comme un privilége oppressif, on en jouira comme d’un don concédé au profit de tous.
—A la bonne heure, dit Françoise, qui, dans cette explication, n’avait compris qu’une seule chose, l’espérance en un avenir où tout le monde serait heureux; à la bonne heure, monsieur Michel, mais ce n’est point pour moi qu’il faudrait souhaiter une vie moins triste; je suis jeune, j’ai du travail, et tant que Charles m’aimera, je n’ai rien à demander; mais il y en a d’autres qui sont vieux, dans la peine, et tout seuls! C’est envers ceux-là que le monde n’est pas juste. Ah! vous parliez tout à l’heure de royauté; eh bien! oui, je voudrais être reine, seulement un jour, pour faire du bien aux honnêtes gens qui souffrent sans le mériter.
Le vieillard, qui avait commencé à manger, s’arrêta et regarda la grisette.