—Non! cria Honorine, en courant éperdue à la comtesse, dont elle s’efforça de saisir les mains; oh! non, vous ne vous vengerez pas si cruellement, Madame... Pour moi, je ne demande rien; mais pour ma mère, Madame, grâce pour la mémoire de ma mère.
—Et pourquoi montrerais-je plus de dévouement à cette mémoire que sa fille n’en montre elle-même, fit observer madame de Luxeuil; n’est-ce point sa fille qui m’a forcée à cette révélation honteuse? Pour l’éviter, j’avais formé un projet qui confondait ses intérêts avec ceux de mon fils; je voulais justifier par l’alliance une position usurpée, faire que celle qui n’a point droit de se dire ma nièce devînt légitimement ma fille... Elle a repoussé ma demande... Elle a douté de mes intentions... elle m’a insultée!
La comtesse s’interrompit: soit qu’elle eût jugé nécessaire de feindre la sensibilité, soit que la longueur de ce débat eût ébranlé ses nerfs et qu’elle cédât à une émotion physique involontaire, sa voix, d’abord entrecoupée, s’éteignit, et quelques larmes mouillèrent ses paupières.
Cet attendrissement inattendu brisa ce qui restait de force à Honorine. Atteinte par cette contagion des larmes dont il est si difficile de se défendre, et succombant à tant d’épreuves successives, elle se laissa glisser aux pieds de madame de Luxeuil, pencha le front sur ses deux mains qu’elle avait saisies, et lui dit en sanglotant:
—Que l’honneur de ma mère soit sauvé, Madame, et puis... faites de moi ce que vous voudrez!
XVIII.
Dès le lendemain, madame de Luxeuil écrivit à la mère Louis et à M. le conseiller de Vercy, tuteur d’Honorine, pour demander leur autorisation; mais sûre que celle-ci ne pouvait être refusée, elle annonça d’avance le mariage à tous les amis de la famille.
De Gausson en demeura foudroyé; les autres avaient pu, en se méprenant sur l’intimité établie entre Arthur et sa cousine, présager depuis longtemps ce mariage; mais lui, il connaissait trop bien Honorine pour qu’il lui fût possible de le craindre. Depuis une année qu’il étudiait cette nature délicate et tendre, il avait pu comprendre quel abîme la séparait de son cousin.
Son dernier entretien lui avait d’ailleurs persuadé que son amour était compris et accepté. Aussi hésita-t-il à croire, jusqu’au moment où la nouvelle lui fut confirmée par de Luxeuil.
Ce dernier, dont les soupçons s’étaient portés naturellement sur Marcel, lors du premier refus d’Honorine, voulut éclaircir ses doutes en lui parlant longuement de ce mariage; mais de Gausson écouta tout sans exprimer ni surprise, ni trouble apparent. L’expérience du monde l’avait accoutumé à ces épreuves, qui font de nos salons un champ de bataille où le courage est dans l’impassibilité. Comprimant donc la violence de sa douleur, il ne songea plus qu’à voir Honorine afin de s’expliquer avec elle.