—Voyez-vous, mon cher de Gausson, reprit le garde-du-corps, tant que le monde restera ce qu’il est, le dévouement sera l’orgueil des niais.

—Non, dit Marcel avec une fermeté calme, ce sera la vertu des courageux! Un jour viendra, je l’espère, où les sociétés plus intelligentes n’auront pas besoin du sacrifice de quelques-uns pour le salut du plus grand nombre et où le bonheur de chacun aidera au bonheur de tous; mais d’ici-là, c’est aux généreux à accepter l’abnégation, à s’oublier pour les autres, à nourrir le monde de leur âme et de leur sang.

—Et le monde, une fois nourri se moquera d’eux, objecta Marquier.

—Peut-être, continua Marcel; mais pour celui qui s’est imposé une tâche, qu’importe l’approbation? Le dévouement est un martyre; il se fortifie de ses souffrances, il s’encourage de son abandon, il tire ses joies et ses récompenses de lui-même. Tout perd son charme à la longue; les passions s’attiédissent, les ambitions trompent, les espérances fatiguent; mais rien ne peut enlever cette douce saveur que laisse le souvenir du bien accompli. Quiconque se dévoue doit accepter la douleur, l’injustice, le dédain, car c’est de ces fleurs amères que se compose le miel qui adoucit les souffrances de la vieillesse!...

De Gausson s’était laissé emporter, sans y prendre garde, à l’expression de ses pensées les plus intimes; les sourires de Marquier, d’Arthur et du garde-du-corps le rappelèrent tout à coup au souvenir du lieu et de l’auditoire; il rougit un peu, s’interrompit brusquement et se leva.

Mais ses paroles avaient frappé Honorine. Prête à regretter le sacrifice qu’elle faisait à la mémoire de sa mère, elle y avait trouvé une sorte d’à-propos qui la saisit. Il lui sembla que cet encouragement au dévouement dans la bouche de Marcel avait quelque chose de plus éloquent que dans aucune autre; que c’était enfin un avertissement providentiel auquel il ne lui était point permis de résister!

Cette sensation fut si complète et si vive que son projet de tout confier au jeune homme fut à l’instant abandonné, et qu’elle revint, avec une sorte d’enthousiasme passionné à l’idée du sacrifice silencieux.

Aussi, lorsque de Gausson s’approcha d’elle, afin de prendre congé, réunit-elle tout ce qui lui restait de forces pour le recevoir d’un air tranquille.

Marcel prit sa main, la porta à ses lèvres et prononça le mot d’adieu avec une expression de désespoir étouffé! Elle sentit un frisson glacé parcourir ses veines; mais ses lèvres répétèrent adieu avec une sorte de froideur machinale.

Ce fut seulement lorsque le jeune homme s’éloigna que ses forces l’abandonnèrent. Elle porta les deux mains à son cœur qui se brisait, se laissa retomber sur son fauteuil, sans pensée et sans mouvement.