Je demandai au vieux notaire quels remèdes il voyait au mal, et il me parla d’avances faites aux cultivateurs par des caisses agricoles, de baux à longs termes, enfin de ces domaines congéables, en usage dans certaines provinces, et au moyen desquels le fermier, devenu propriétaire de superficies, ne pouvait être renvoyé qu’après paiement de toutes les améliorations accomplies par lui.
Je réfléchis longtemps à ces moyens, et des idées toutes nouvelles s’éveillèrent en moi.
Je fis d’abord, avec les fermiers de la Brisaie, de nouvelles conditions qui, en leur assurant les bénéfices de toute amélioration, donnaient une prime d’encouragement à l’intelligence et au zèle. Je leur procurai les avances de fonds nécessaires; je rétablis les routes; je bâtis des greniers pour les récoltes.
Mais, après avoir songé aux instruments matériels de l’exploitation, restait à s’occuper des instruments humains. Il fallait distribuer les emplois, régulariser les activités, car, à la Brisaie comme ailleurs, tout était laissé au hasard. Je m’efforçai de mettre chacun à sa place. L’un des fermiers avait un fils qui avait combattu deux ans dans les bandes du Maine commandées par Jambe-d’Argent. Ennemi de tout travail, il passait sa vie dans les fourrés, adonné au braconnage et souvent assailli de mauvaises pensées; je le fis venir; je lui proposai une des places de forestier, et le vagabond dangereux devint le gardien le plus vigilant du domaine. La fille d’Antoine, Mariette, était causeuse, alerte, avenante, mais peu disposée aux travaux sédentaires de la maison; j’engageai les fermiers à lui confier les denrées qu’ils envoyaient chaque jour au marché voisin, et la médiocre ménagère devint marchande habile. Une pauvre veuve, affaiblie par la maladie, languissait misérable et inutile; j’en fis une surveillante pleine de sollicitude pour les petits enfants qui ne pouvaient suivre leurs mères aux travaux des champs; enfin, il y avait au village un jeune orphelin auquel l’ancien curé avait autrefois donné des leçons à fin d’en faire un prêtre, et qui, pris de passion pour l’étude se refusait à toute autre occupation; je le chargeai de présider aux veillées des paysans, de leur raconter, de vive voix, ce que les livres lui avaient appris, de tenir leurs sentiments et leur intelligence en éveil, d’être enfin, pour eux, une sorte de bibliothèque vivante et de professeur journalier qui pût les intéresser et les instruire.
Une foule d’autres aptitudes sans emploi furent ainsi utilisées successivement. Je trouvai un commis pour la comptabilité des exploitations agricoles, un mécanicien pour le perfectionnement des outils, un maître d’école pour les enfants.
Ceux-ci se réunissaient en hiver, dans une salle bien chauffée, que je leur avais fait préparer, et qu’ornaient des modèles d’instruments, des gravures, des échantillons de produits formant une sorte de musée agricole. En été, ils s’établissaient sous une tente, au haut d’un tertre, entouré de haies vives, et au pied duquel coulait une fontaine: là, les leçons étaient données sous le ciel, parmi les chants des pinsons et les senteurs de menthes et d’églantines. Les charrettes, en revenant le soir des prairies, passaient près de l’école en plein air, et prenaient les plus petits enfants qui arrivaient aux fermes éloignées, couchés sur l’herbe fleurie.
Ainsi, la prospérité de chacun aidait à la prospérité de tous, et les cœurs devenaient plus confiants et plus tendres dans cette atmosphère de joie; car il n’y a que le bonheur injuste qui déprave; celui que l’on a mérité par ses œuvres améliore et encourage; il est comme une manifestation visible de l’équité de Dieu.
Ces succès joints à des études longtemps poursuivies, me faisaient entrevoir le système d’association humaine que je devais compléter plus lard. La mauvaise organisation de l’ordre social établi commençait à me frapper; je crus qu’il était de mon devoir d’appeler l’attention des hommes de bonne volonté sur les transformations déjà accomplies à la Brisaie, et sur celles que le temps devait amener; je fis imprimer une Adresse aux propriétaires français, dont je répandis les exemplaires à profusion.
J’attendais le résultat de cet appel avec une certaine impatience, lorsque l’arrivée de mon cousin vint m’arracher à cette préoccupation.
Depuis son retour de l’émigration, le chevalier s’était fixé à Tours, où sa fortune, son nom et ses habitudes lui avaient bientôt acquis une des premières places dans la jeunesse dorée du pays. Or, ceux qui n’ont point habité la province à cette époque, ne peuvent même soupçonner ce qu’était la jeunesse oisive de l’Empire. Recrutée dans cette portion de la noblesse qui avait refusé de se rallier au mouvement national, dans la bourgeoisie assez riche pour acheter coup sur coup plusieurs remplaçants, et dans quelques familles privilégiées, que la complaisance d’un préfet ou la corruption d’un chirurgien militaire affranchissait de la conscription, elle se trouvait presque uniquement composée des égoïstes, des corrompus et des lâches que la grande contagion de la gloire n’avait pu entraîner, et qui, au milieu de cette tempête de fortes ambitions et de généreux courages, avaient, maintenu à tout prix leur inutilité malfaisante. Régnant despotiquement dans les villes dépeuplées d’hommes, ces élus se livraient sans réserve aux plus monstrueux excès, et, tandis que le reste de la nation dépensait sa force à combattre l’Europe coalisée, on les vit employer la leur à essayer des vices et à inventer des orgies.