—Aussi j’espère, reprit le tabellion d’un air riant, que M. Henri sera satisfait de l’état dans lequel il retrouvera la Brisaie.
—Satisfait pour vous, mes amis, répondis-je un peu étonné du manque de tact de maître Leroux; mais il faut surtout en féliciter le citoyen Michel...
—Au diable le citoyen Michel! s’écria le notaire avec un geste de folle gaieté; il n’y en a plus! le terrible sans-culotte était un homme de paille que nous pouvons brûler maintenant; le vrai Michel c’est nous tous, ou plutôt c’est vous seul, monsieur Henri, vous à qui nous avons eu le bonheur de rendre sans retard et sans dommage ce qui lui appartient.
Maître Leroux m’apprit alors comment il avait eu l’idée de racheter la Brisaie avec l’argent des fermiers, pour un patriote supposé dont il avait fait un épouvantail, et cette explication me fit comprendre l’impression produite par le nom de M. Michel sur les gens du pays. Ceux qui croyaient à son existence n’osaient en parler de peur de se compromettre, et ceux qui étaient dans le secret gardaient le silence de peur de se trahir.
Je n’ai pas besoin de vous dire quel avait été mon étonnement, puis quelles furent ma reconnaissance et ma joie: Je ne pus que serrer encore une fois la main à ces braves gens en les remerciant, moins avec des paroles qu’avec des larmes. Mais, à ce moment même, je sentis naître en moi le ferme désir de reconnaître ce bienfait par le dévouement de ma vie entière; c’était comme un défi de générosité jeté à mon âme. Je résolus de me montrer aussi généreux, aussi bon pour tous les hommes que quelques hommes venaient de se montrer pour moi.
Ce ne fut d’abord qu’une sensation, un élan, mais qui se transforma bientôt en une résolution réfléchie. On ne tient pas assez compte, dans l’éducation, de l’influence des premiers événements qui nous révèlent sérieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous ressemblons tous à ces curieux qui se précipitent instinctivement vers l’entrée que prend la foule. La vie se présentait à moi par le côté du dévouement, je dirigeai mon activité vers cette porte, sans trop savoir d’abord jusqu’où elle me conduirait.
XXI.
Les deux cousins.
Ma première idée fut de regarder autour de moi et de chercher quel bien je pouvais faire à ceux qui m’entouraient.
Je fus frappé, dès le premier coup d’œil, de tout ce qui leur manquait. Beaucoup de terres restaient en friche; les routes étaient mal entretenues; les édifices d’exploitation insuffisants, mal placés; il y avait des prairies arides, d’autres noyées sous les eaux; partout les richesses du sol se trouvaient inutiles ou mal exploitées. Je fis part de mes observations à maître Leroux qui plia les épaules.
—Cela doit être, dit-il; tout travail d’amélioration exécuté par les fermiers n’aurait pour résultat que d’élever le prix du prochain bail. Nos paysans le savent et se contentent de vivre sur la terre louée, sans se soucier d’une augmentation de valeur qui amènerait une augmentation de redevance. Telle est chez nous la constitution de la propriété, que les dépenses et l’industrie ne tournent qu’au profit du propriétaire. La part est ainsi faite à chacun: celui qui exécute tout, n’a rien; celui qui n’exécute rien, a tout! et l’on s’étonne, après cela, que nos paysans se montrent indifférents à tout perfectionnement; qu’ils persévèrent dans leur routine; qu’ils cultivent au jour le jour; comme si ce n’était pas pour eux prudence et nécessité.