—Oh! pour de l’affection, ce n’est pas ce qui leur manque, reprit le notaire gaiement, et ils en ont donné des preuves. Quand on a voulu vendre le domaine, tous sont venus me trouver en m’apportant leurs économies, pour qu’on le rachetât en votre nom.

—Se peut-il? m’écriai-je attendri.

—Malheureusement la chose était impossible, continua maître Leroux. N’ayant plus, comme émigré, le droit de posséder, vous aviez perdu, à plus forte raison, celui d’acquérir. Ils voulurent alors acheter, sous leurs propres noms, les fermes et le château; mais je leur fis observer que l’on soupçonnerait infailliblement leur intention, et qu’ils s’exposeraient à mille persécutions, aussi renoncèrent-ils à leur projet.

—Et ce fut alors que le citoyen Michel se présenta comme acquéreur! demandai-je.

—C’est-à-dire que je me présentai pour lui, répliqua le notaire.

—Vous, maître Leroux!

—Moi, cher monsieur Henri, et aussitôt l’acquisition faite, j’eus soin de publier partout que ledit citoyen Michel était un des plus chauds sans-culottes de Paris, ami intime de ce qu’il y avait de mieux dans le gouvernement, et en position de faire regarder comme un partisan de Pitt et de Cobourg quiconque prétendrait vexer ses fermiers.

—Et le moyen vous a réussi?

—Assez bien pour que tous les gens du domaine aient été à l’abri des visites domiciliaires, des impôts forcés et des réquisitions.

Les paysans confirmèrent le fait d’une voix unanime.