Ma mise en liberté vint heureusement seconder ma résolution. Après beaucoup d’interrogatoires, de délais, d’hésitations, on trouva qu’une détention préventive de six mois suffisait à ma punition et l’on m’ouvrit la porte de la prison. L’Adresse aux propriétaires français resta seulement supprimée.
Mais j’y attachais maintenant peu de prix. Depuis un an, mes idées s’étaient agrandies, j’entrevoyais déjà les grandes lignes d’un plan complet et nouveau; il ne me restait plus qu’à achever les études commencées.
Seulement, pour cela, il fallait connaître le peuple des villes, comme je connaissais celui des campagnes, vivre au milieu de lui sur un pied de confiance et d’égalité. Mon parti fut aussitôt pris. J’abandonnai l’administration de la Brisaie à maître Leroux; je pris des mesures pour que les revenus pussent être accumulés pendant cinq années, sans qu’il me fût possible d’en rien enlever et je partis à pied pour Paris, avec quelques centaines de francs et un passe-port accordé à Joseph Michel, tourneur.
Le voyage de l’ouvrier lorsqu’il est jeune et fort, qu’il ne laisse point après lui de famille, et qu’il possède de quoi subvenir aux besoins de la route, offre une continuité d’impressions charmantes. Tandis que le riche passe, emporté dans sa dormeuse et ne connaissant le monde qu’il traverse que par ses plaintes aux maîtres de poste ou ses débats avec les postillons, l’ouvrier, lui, jouit de tout ce qu’il voit, se mêle à tout ce qu’il rencontre. Il boit aux fontaines du chemin, cueille la mûre le long des haies, se repose avec les moissonneurs sous les gerbes en faisceaux. Tout lui est frère et ami: il jette un bon jour à la paysanne qui passe; il parle au jeune pâtre qui ramène les troupeaux de la friche éloignée; il accepte une place près du voiturier qui regagne son village et apprend ce qui fait la tristesse ou la joie de la paroisse. Ainsi, tout devient pour lui plaisir et enseignement. Partout, il laisse quelque chose de sa vie et prend quelque chose de la vie des autres; c’est un continuel échange d’émotions, de regards, de paroles. Quand le riche voyageur passe, ce n’est qu’un attelage qui use le pavé; mais quand l’ouvrier chemine, c’est un homme qui traverse le monde des hommes.
J’éprouvai si vivement cette sensation que le voyage fut pour moi une source de perpétuels enchantements. Profitant du droit que me donnaient ma veste et mes guêtres poudreuses, j’avais quitté la réserve égoïste du monde cultivé pour la joyeuse familiarité du peuple. Je m’arrêtais près du seuil afin de demander ma route et je liais conversation avec tous les passants, libre de la prolonger ou de l’interrompre selon ma fantaisie.
Un matin, en quittant Nemours, je fis la rencontre d’un ouvrier qui fumait à la porte d’un cabaret, et qui me cria du seuil:
—Eh bien! coterie[D], est-ce qu’on ne boit pas le coup du matin pour tuer le ver?
Je m’excusai en répondant que je ne voulais point m’arrêter, de peur de ne pouvoir gagner Fontainebleau avant la chaleur.
—Tu vas donc à Paris? me demanda-t-il; alors nous ferons la route à deux, mon fils, ce qui n’en fera que la moitié pour chacun... Seulement, il faut prouver qu’on est Français en buvant ensemble un coup de schnick.
L’air jovial de mon compagnon me plut, j’entrai avec lui au cabaret; mais, après le premier verre offert par moi, il fallut en accepter un second, puis il proposa de recommencer. Je déclarai que je voulais partir sans plus long retard; et lorsqu’il me vit sortir, il se décida enfin à me suivre.