—Tu me fais l’effet d’un bon enfant, mais un peu bégueule sur la chose du petit verre, me dit-il, quand il m’eut rejoint, ce n’est pas là le tempérament de Robert Brigoire, dit Pompe-à-mort. Il a tant battu de fer qu’il est resté affligé d’une soif d’Anglais..... A propos d’Anglais, comment qu’on t’appelle?

Je lui dis mon nom et ma profession.

—Tiens! je t’ai pris pour un compagnon de la truelle, reprit-il; mais n’importe, je veux t’apprendre à ne pas bouder devant le coup de croc, et, pour commencer, tu accepteras une politesse au premier bouchon. J’ai encore douze livres dix-sept sous qu’il faut fricoter.

Je tâchai de lui faire comprendre qu’il serait plus sage de les réserver pour le cas où il ne trouverait point d’ouvrage, en arrivant à Paris.

—Ah! bien oui, interrompit Robert, si on pensait au lendemain, il n’y aurait jamais de plaisir. Pour nous autres compagnons, vois-tu, le lendemain c’est la misère, les maladies et tout le tremblement; aujourd’hui, c’est le petit verre et la chanson grivoise. Va donc pour aujourd’hui, et au diable le lendemain! Justement voici un cabaret; j’offre le coup de consolation, mon vieux, en avant, marche.

Je déclarai à Pompe-à-mort que ses habitudes n’étaient point les miennes, et que je refusais positivement; il entra donc seul, tandis que je continuais ma route, mais il me rejoignit bientôt et recommença à causer.

Robert ne manquait ni d’intelligence, ni de bons sentiments; par malheur, des habitudes d’ivrognerie menaçaient de tout éteindre. Je tâchai de l’avertir doucement, mais il avait lui-même la conscience du sort qu’il se préparait sans avoir la force de s’arrêter.

—Il est trop tard, vois-tu, Michel, me dit-il avec une certaine tristesse: un ivrogne déclaré ne peut pas plus s’empêcher de boire qu’une éponge de prendre l’eau. Dans le principe, j’avais peu de goût à la chose; l’eau-de-vie me brûlait le gosier, et je n’en buvais que par respect humain, pour ne pas m’entendre traiter de fille; mais petit à petit, je m’y suis accoutumé. Après la journée, on ne sait que faire: nous n’avons pas, comme le bourgeois, des salons où l’on peut causer en se chauffant; chez nous, c’est triste et froid; les femmes ont à raccommoder les nippes, à savonner; il faut parler bas à cause des enfants qui dorment; alors, pour avoir un peu de liberté et d’aisance, on descend chez le marchand de vin. Le dimanche, c’est encore pis: les gens éduqués peuvent lire la gazette, faire des visites en fiacre, chanter des morceaux avec accompagnement de guitare; nous autres, nous n’avons toujours que le cabaret.

—Mais le lundi au moins vous pourriez retourner au travail.

—C’est selon; quand beaucoup d’ouvriers manquent, les maîtres vous renvoient souvent, sous prétexte qu’il n’y a pas de profit à allumer les forges, de sorte que votre bonne volonté ne vous sert à rien, et qu’on se dit: Puisqu’on ne veut pas nous faire travailler quand les autres s’amusent, allons nous amuser avec eux, et voilà comme on devient un noceur fini[E].