Le papier était taché par la trace de ses larmes; je le baisai avec un brisement de cœur indicible, et je partis le soir même pour le Havre.
Huit jours après j’étais en route pour l’Amérique.
Ici le vieillard s’arrêta. La dernière partie de son récit semblait avoir réveillé chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mémoire, mais auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps le silence, comme s’il eût voulu contempler ces fantômes de jeunesse apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui.
Les auditeurs respectèrent cette espèce de rêverie. Sans pénétrer le sens de tout ce qu’il venait de leur dire, le portier, Marc et Françoise avaient compris qu’ils entendaient l’histoire d’un grand esprit et d’un grand cœur, et leur amitié pour le vieux voisin s’était insensiblement transformée en une admiration respectueuse. Quant au Furet, il écoutait avec cette patience indifférente des gens qui pensent à autre chose.
Après une assez longue pause, M. Michel releva la tête, et, voyant tous les yeux fixés sur lui:
—Pardon, reprit-il, j’oublie que vous attendez la suite de mon récit; je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans nouvelles haltes, un long espace d’années.
Quelques mois après mon arrivée en Amérique, la rencontre d’un voyageur qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy.
Cette horrible nouvelle m’ôta tout désir de revenir en Europe: je partis pour les États les plus reculés de l’Union, cherchant à détruire ma douleur par des sensations nouvelles et tâchant de revenir à mes études d’autrefois. Mes efforts réussirent enfin; et, lorsque je repartis pour Paris, six ans plus tard, j’avais complété mes recherches et formulé le système de réorganisation sociale dont je réunissais les éléments depuis tant d’années.
J’avais résolu d’en faire l’essai dans une colonie fondée aux portes mêmes de Paris, afin que son succès ouvrît les yeux aux plus aveuglés. Je consacrai toute ma fortune à cette tentative; mais elle ne suffisait pas, il fallait d’autres ressources. Je m’adressai d’abord au gouvernement, en exposant, dans un mémoire, les misères et l’ignorance du peuple; mais il me fut répondu par l’entremise de mon cousin, qui avait hérité d’un nouveau titre et qui occupait alors d’importantes fonctions, que les gens bien pensants ne désiraient point l’instruction du peuple et ne devaient point parler de sa misère!
J’étais encore tout étourdi de cette réponse, lorsque je reçus la visite d’un homme vêtu de noir, à la mine modeste et au parler caressant, qui avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l’appui du clergé. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon plan. J’aurais substitué l’église au théâtre, les processions aux réjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limité de l’Élu. Ma colonie devenait ainsi un calque des réductions établies par les Jésuites dans le Paraguay. Je remerciai l’homme noir en lui faisant observer que je n’avais point pour but de changer un peuple d’hommes en une troupe d’enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je désirais donner plus d’expansion à la vie.