Les années avaient passé sur M. Vorel, sans laisser de traces trop sensibles; elles ne lui avaient donné ni la maigreur ni l’embonpoint qu’amène habituellement la vieillesse. C’était toujours le même homme, sauf un peu moins de souplesse dans les attitudes. La tête seule, devenue chauve au-dessus des tempes et garnie, au milieu, de cheveux grisonnants, avait pris je ne sais quel faux air vénérable qui rendait l’expression du visage plus trompeuse pour la foule et plus redoutable aux vrais observateurs. Quant à la mère Louis, c’était une grosse femme tannée par le soleil, forte en couleurs et portant le costume des paysannes normandes dans toute sa splendeur.
La comtesse et Arthur étaient restés pétrifiés à l’autre extrémité du salon, lorsque la paysanne les aperçut.
—Ah! ah! ça doit être ça le bourgeois et la bourgeoise, dit-elle, en quittant le bras de Vorel.
—Vous ne vous trompez pas, ma mère, répliqua celui-ci, qui salua profondément; c’est madame la comtesse et M. de Luxeuil.
—C’est ça le marieux, s’écria la mère Louis en riant; eh bien! y me va; il est gentil tout plein... Viens embrasser ta grand’mère, mon garçon.
Arthur se contenta d’incliner légèrement la tête.
—C’est là tout ce que tu me fais d’agriotes[G] (caresses), s’écria la mère Louis scandalisée.
—Pardon, ma mère, fit observer Vorel de sa voix pure et caressante; mais notre arrivée est si inattendue.
—Inattendue... répéta aigrement la vieille femme; quand ils m’ont invitée c’était donc pour me faire chaper (promener)? Alors ils n’ont qu’à le dire. Mais, en tous cas, je veux voir la fieule; je suis sa grand’mère. Après tout, on ne peut pas l’épouser contre mon gré; et, comme on dit au pays:
Fille fiancée
N’est pas mariée.