Un étrange sourire traversa les traits du médecin; il jeta, de côté, un regard vers la pendule, puis montrant un fauteuil à son interlocuteur, il commença une série d’objections lentes et embarrassées. A chaque instant l’expression semblait lui faire défaut; mais le duc venait au secours de son impuissance: devinant ce qu’il avait voulu dire, ajoutant ce qu’il avait omis, il semblait recruter lui-même cette armée d’arguments ennemis pour les combattre et les vaincre. En le ramenant aux pensées qui avaient été l’intérêt de sa vie entière, M. Vorel était sûr de lui faire oublier tout le reste. Reporté au milieu de son rêve sublime, comme au milieu d’un océan sur lequel il ne voyait plus rien de la terre, le vieillard se mit à décrire avec une éloquence hardie le nouveau monde qu’il avait deviné; il célébrait d’avance cette Amérique sociale, encore invisible, mais perçue par son génie, et, enivré de sa propre parole, la foi s’exaltait en lui, la réalité s’effaçait à ses yeux, il sentait ses espérances se détacher de son esprit et revêtir une forme. Ce qu’il avait pensé, il le voyait, il l’entendait! il était au milieu de cette Jérusalem céleste, sortie tout achevée de son cerveau: il n’avait plus conscience du temps, de la matière, de l’espace! Merveilleuse folie, connue de Socrate, quand il entendait, au dehors de lui-même, son inspiration qui lui parlait comme un démon familier, de Moïse qui écoutait son génie sur la montagne et croyait entendre la voix de Dieu, de Swedenborg dont les idées devenaient des sensations.
A mesure que cette hallucination grandissait, la parole du vieillard devenait plus entrecoupée, plus ardente. Enlevé dans les hautes régions, il ne voyait plus que les sommets de son rêve: il ne racontait plus la nouvelle création, il ne l’expliquait plus, il la chantait.
«L’homme a vu s’accomplir la promesse de Dieu; il a conquis la royauté du monde. Désormais, la matière domptée s’est faite son esclave, les fléaux sont devenus ses agents soumis. Il demande au volcan ses feux, à la tempête ses ailes, à la foudre sa lumière: la foudre, la tempête, le volcan obéissent; et lui, roi couronné de son intelligence, il passe, doucement penseur, au milieu de ces esclaves qui l’ont affranchi du travail grossier.
»Et ce qu’il a fait au dehors, il l’a fait en lui-même. Dans son sein coulaient des sources fécondes qui, toujours comprimées, étaient devenues des torrents; il leur a donné un lit: les passions qui grondaient, tigres enchaînés, sont devenues des coursiers dociles attelés au char de l’humanité.
»L’humanité! elle forme désormais une grande famille où le fort est la confiance du faible, le faible la joie du fort. Les saints ne sont plus des martyrs; à la couronne d’épines qui déchirait leurs fronts a succédé la couronne de myosotis et de menthe que surmonte une étoile! Doux symbole de la divinisation, de l’intelligence, de la pureté et de l’amour.
»La brume se déchire, le soleil dore la montagne, l’homme joyeux se lève et chante son hymne de triomphe.
»—Au travail! au travail! non pour un maître qui boira dans l’or mes sueurs et mes larmes, mais pour mes frères, pour mes sœurs, pour moi-même! Au travail! au travail! non pour user mon corps et abrutir mon âme dans une fatigue monotone, mais pour les vivifier par le mouvement et la variété.
»Et la femme qui passe, en roulant les anneaux de sa chevelure, répond:
»—Au travail! au travail! non pour flétrir la beauté dont Dieu m’a couronnée, mais pour la mêler à toute œuvre humaine, comme les étoiles aux nues, comme les fleurs aux blés mûrs; au travail! au travail! non pour languir dans la solitude et l’indigence ou pour vendre au plus riche mon amour, mais pour choisir librement mon fiancé parmi les plus doux et les plus aimants.
»Et l’enfant qui la suit en bondissant, s’écrie à son tour: