Le médecin s’approcha alors du vieillard et le regarda fixement.
—Pardonnez-moi d’interrompre un instant les préoccupations qui vous amènent ici, monsieur le duc, dit-il avec gravité; mais vous m’excuserez quand vous saurez que depuis vingt ans je souhaite cette rencontre.
—Vous! dit le duc étonné.
—Depuis le jour où votre Adresse aux propriétaires français me tomba par hasard sous les yeux, reprit Vorel; comme vous, monsieur le duc, j’avais été frappé des vices de notre société; j’attendais sa réforme avec une douloureuse impatience; j’espérais que vos recherchés amèneraient enfin la découverte des lois de l’avenir...
—Et cette espérance n’a point été trompée, interrompit le duc, dont l’œil s’anima d’un subit enthousiasme; la réforme que vous attendiez est désormais facile; j’en ai trouvé le plan, les moyens, les détails; la salle de fête est bâtie, le banquet dressé, la robe blanche préparée; l’homme n’a plus qu’à se dépouiller, sur le seuil, des haillons du passé.
—Qui l’arrête alors?
—Hélas! l’ignorance et la crainte. Le malheureux se défie de sa force, et doute de la bonté de Dieu. Quand on lui montre le but, il reste immobile en criant comme ce fou qui se croyait de verre:—Si je marche je suis brisé! et pourtant, le bonheur est là, devant lui. Pour créer le monde nouveau, il suffit qu’il dise comme le Dieu de la Genèse: que le monde soit, et le monde sortira du néant!
Vorel secoua la tête.
—Monsieur le duc est-il sur d’avoir prévu tous les obstacles? dit-il d’un air pensif. Ce n’est point chose facile que de déménager ainsi l’humanité, et s’il m’était permis de hasarder quelques objections...
—Parlez, Monsieur, dit vivement M. de Saint-Alofe, je n’ai jamais évité la discussion, ni refusé les éclaircissements; quels que soient vos doutes, exposez-les sans crainte, je vous écoute.