La rencontre de cet homme à la Forge-des-Buttes, avait laissé à la jeune fille un souvenir assez vif pour qu’elle désirât le revoir avant son départ. Il pouvait, d’ailleurs, avoir besoin de secours ou de protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas être disposée à protéger et secourir. Elle se fit donc désigner la chambre occupée par le paysan et s’y rendit.
Cette chambre était située au second étage, dans une partie de la maison uniquement consacrée aux gens de service; pour y arriver il fallait traverser une grande pièce délaissée qui servait de garde-meuble. Là se trouvaient entassés des canapés réformés, des couchettes sans emploi, d’anciens tapis et des piles de vaisselle écornée. A l’extrémité, dans l’endroit le plus apparent, avaient été accrochés plusieurs vieux portraits à encadrements démodés, parmi lesquels se remarquait une toile plus moderne et plus grande.
Au moment où Honorine entra, le paysan était arrêté devant cette dernière peinture, et la contemplait avec une attention si profonde, qu’il n’entendit point la porte s’ouvrir. Il se tenait devant le tableau, debout, les deux mains jointes et la tête légèrement rejetée en arrière, dans une attitude qui exprimait à la fois la douleur et le respect. La jeune fille, surprise, s’avança vers lui; mais, au bruit de ses pas, Marc détourna la tête et laissa voir son visage couvert de larmes.
—Que faites-vous là! qu’avez-vous? s’écria Honorine saisie.
Le paysan continuait à la regarder avec une expression indéfinissable et sans pouvoir répondre; enfin, courant à elle, il la saisit par la main et la conduisit devant le tableau.
Il représentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de l’Empire. Sa robe de velours à courte taille et lamée d’or était retenue aux épaules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines entourait sa taille, et un peigne à galerie de diamants réunissait sur le sommet de la tête des flots de cheveux noirs.
Honorine reconnut au premier coup d’œil les traits et le costume d’une miniature qui lui avait été léguée par la supérieure de Tours; c’était le portrait de la baronne, peinte immédiatement après son mariage, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la santé.
La jeune fille poussa un cri et recula.
—Ah! vous la reconnaissez? bégaya Marc.
—Ma mère! interrompit Honorine, en étendant involontairement les mains vers le tableau.