—Mais il vous tue, fit observer le garçon de bureau, qui avait été frappé du changement opéré chez Françoise.

—Oh! ne croyez pas ça, reprit-elle en couvant l’enfant d’un regard passionné, quand je ne l’ai plus je suis brisée; mais dès que je le reprends, il me revient des forces. De sentir comme ça sa petite main sur mon épaule et son haleine sur ma joue ça me soulage, ça m’empêche de penser à autre chose. On dirait qu’il le sait, car il ne se laisse prendre par personne; faut que ça soit toujours moi qui le porte! n’est-ce pas, cher ange du bon Dieu?

Et elle recommença à caresser l’enfant, toute reconnaissante de la fatigue qu’il lui imposait. Marc n’insista pas.

—Vous avez pu retrouver sans peine le petit? demanda-t-il.

—Parce que je suis arrivée avant les échanges, répliqua Françoise. Figurez-vous, monsieur Marc, que maintenant dans les hospices, ils ont pris la manière de faire des trocs d’enfants d’un endroit à l’autre. Ça s’échange, tête pour tête, entre les administrations. Il y a des parents qui, de peur de voir éloigner leurs enfants, les reprennent: comme ça on a des bouches de moins à nourrir, et il est clair que l’hospice y gagne.

—Et les orphelins qui n’ont point de famille?

—Oh! ceux-là, ils ont encore la chance d’être adoptés par leurs pères nourriciers; car vous savez qu’on donne les enfants trouvés en pension dans les campagnes; il y a des gens qui s’attachent à ces pauvres abandonnés comme si c’était leur sang, et, quand on leur demande de les échanger contre un autre, ils ne peuvent pas comme ça transporter leur affection à commandement, et abandonner l’ancien enfant qu’ils aiment pour un nouveau qu’ils ne connaissent pas. J’en ai vu qui faisaient mal à voir: ils priaient, ils suppliaient de leur laisser le petit, et le monsieur de l’hospice leur répondait:—Alors, adoptez-le.—Mais nous avons déjà notre famille que nous pouvons à peine nourrir, répondaient-ils.—Alors, rendez-le, reprenait le monsieur. Les braves gens se consultaient quelque temps, et ceux qui avaient trop de cœur, finissaient par dire:—Eh bien, nous partagerons avec lui; nous le garderons! C’était encore autant de gagné pour l’hospice.

—Oui, répliqua Marc, on exploite comme ça les bons cœurs, on espère qu’ils auront plus d’amitié que de prudence, et on s’arrange pour mettre à leur seule charge ce qui devrait être à la charge de tout le monde. Pour nourrir le nouvel adopté, il faut que toute la famille mange un peu moins que sa faim, et marche nu-pieds au lieu d’aller en sabots; mais l’hospice prospère, il fait des économies. Dans le public, on dit que c’est un établissement bien conduit! Je connais ça, moi qui ai été élevé aux enfants trouvés!

—Vous, monsieur Marc? dit Françoise surprise.

—Oui, oui, reprit le garçon de bureau, qui semblait sous le poids de souvenirs pénibles; mais il n’est pas question de moi, vous vouliez me parler de votre petit!