Celui-ci avait fait apprêter un repas propre à réparer les forces épuisées de la jeune femme, et tous deux se mirent à table.

Le garçon de bureau interrogea longuement la jeune fille sur son passé, sur ses projets; on eût dit qu’il voulait entrer plus avant dans cette âme et savoir jusqu’à quel point Honorine pourrait y trouver de la sympathie et de l’appui. La fleuriste, étrangère à tout détour, se laissa voir telle qu’elle était, déjà oublieuse d’un triste passé qu’elle pardonnait, et n’ayant pour l’avenir d’autre rêve que son fils. Aussi, après un long entretien, Marc demeura-t-il persuadé que la rencontre de Françoise était un coup du ciel. Il pensa que s’il réussissait à l’établir à la ferme près d’Honorine, celle-ci n’y serait plus seule, et qu’il pourrait la quitter plus tranquille, sûr de lui laisser quelqu’un qui saurait la servir et l’aimer.

Mais tandis qu’il songeait aux moyens d’assurer la réussite de ce projet, Honorine se trouvait déjà aux prises avec les difficultés de sa nouvelle position.

IX
Un gendre.

Restée seule avec sa petite fille, la mère Louis voulut mettre sur-le-champ sa bonne volonté à l’épreuve, en l’occupant aux soins domestiques dont elle-même avait l’habitude.

Bien qu’elle eût été jusqu’alors étrangère à ces travaux, la jeune femme s’y soumit avec une résignation empressée. Elle était à cet âge où les changements extrêmes découragent moins qu’ils n’excitent, et dans une de ces heures d’exaltation qui rendent toute tâche possible. Résolue de s’affranchir à tout prix, elle était prête à payer cet affranchissement par la fatigue, les veilles, la souffrance même.

La fermière, qui triomphait d’avance des maladresses et des répugnances de la dame de Paris, fut donc complétement trompée dans son attente. Honorine obéissait à tous ses ordres, ne reculant devant aucun détail et suppléait à l’habitude par l’intelligence.

Cette aptitude, loin de plaire à la vieille paysanne, l’irrita. Comme toutes les femmes exclusivement appliquées aux détails du ménage, elle tirait gloire de sa capacité reconnue et souffrait impatiemment tout ce qui pouvait en amoindrir la valeur. Elle avait espéré jouir de sa supériorité en constatant l’ignorance de la Parisienne, et jouer près d’elle ce rôle de protectrice bourrue qui satisfaisait en même temps sa vanité et sa mauvaise humeur; mais l’activité intelligente d’Honorine dérangeait toutes ses espérances. A peine trouvait-elle, de loin en loin, l’occasion d’une réprimande, reçue même trop doucement pour être renouvelée.

Ce désappointement aigrit la vieille femme. Irritée de ne pouvoir trouver sa petite-fille en faute, elle multiplia les ordres, demanda des choses plus difficiles, les exigea plus rapidement. On eût dit une de ces fées malfaisantes des vieux contes, soumettant quelque pauvre princesse, belle comme le jour, à des épreuves au-dessus des forces humaines.

Par malheur, Honorine n’avait pas de marraine toute-puissante qui pût lui prêter le secours de sa baguette. Aussi ses forces et sa présence d’esprit ne purent-elles longtemps suffire.