Devant la maison se trouvait une petite cour défendue par une grille de fer, et dont les pavés cimentés ne laissaient paraître ni le plus léger brin d’herbe, ni la moindre mousse.

Cependant, cet air de bon entretien avait quelque chose de sec qui lui ôtait son charme. On voyait bien partout la surveillance attentive du propriétaire qui veut conserver sa chose, mais rien qui annonce qu’on l’aime ou qu’on en jouit. La plupart des volets étaient fermés, la cour restait déserte, et aucun bruit de voix ne se faisait entendre.

Ce que l’on apercevait du jardin confirmait, en quelque sorte, ce premier aspect. C’étaient des arbres fruitiers sévèrement taillés, des plates-bandes tirées au cordeau et en pleine culture, mais pas un arbuste, pas une fleur, rien de ce qui réjouit l’œil. Tout dans cette demeure semblait soumis à une règle d’arithmétique: évidemment le maître savait compter, mais il n’avait pas de goût!

Cette sévérité calculée donnait au pavillon du docteur, malgré son élégance relative, une apparence plus triste encore que celle des Motteux. A la ferme du moins, la création se montrait par instants au milieu des dégradations et du désordre; le lierre tapissait les murs en ruines, les gramens germaient autour de l’aire, et quelques fleurettes s’épanouissaient sur la toiture de chaume. Puis il y avait le bruit, le mouvement; c’était la vie en désordre, mais enfin la vie! Ici, c’était la mort régulièrement administrée, mais toujours la mort!

Honorine, que la fatigue avait forcée de s’arrêter à une centaine de pas du manoir, fut saisie, dès le premier coup d’œil de cet aspect morne, et demanda si c’était le logis du docteur.

—Ah! t’es pressée d’arriver? dit la mère Louis ironiquement. Oui, c’est la maison du mière; y la soigne plus que son âme; tu vas voir ça en dedans. Ah! dame, y a pas de varivara (désordre) chez lui; c’est l’autel avant la grand’messe. Voyons, encore un coup de jarret, Madame de Paris, nous voilà rendues.

Honorine fit un dernier effort et reprit le panier.

—Y a pas beaucoup de logement au manoir, reprit la fermière, mais aussi y sont que trois; M. Vorel, le grand’jodane et la Sureau. Une fière servante, la Sureau! Y en a pas une pareille dans le pays. Mais le mière a toujours eu, comme ça, de la chance.

—Sauf pour son fils, à ce qu’il me semble, fit observer Honorine.

—De quoi! son fils? reprit l’ancienne meunière, parce qu’il est de la famille de M. Matignon[A]? Voilà le mière bien à plaindre! Il restera toujours tuteur, donc, et c’est autant de gagné. Ah! y serait bien fâché si les sorciers du pays pouvaient redonner de l’esprit au grand’jodane. Ton oncle, vois-tu, c’est un grec (avare) dans le cœur; il a toujours faim de ce qui se garde.